Penché sur le décor d’un port miniature, l’animateur Ed Jackson soulève délicatement à l’aide d’un crochet la paupière d’un mouton en pâte à modeler: une technique de cinéma artisanale que le studio britannique Aardman perpétue avec succès depuis un demi-siècle. Célèbre pour ses films en «stop motion» à l’humour «british» et l’esthétique rétro, le studio de «Wallace & Gromit» et «Chicken Run» a travaillé pendant 3 ans et demi sur le 3ème volet des aventures de «Shaun le mouton», «La bêêête d’Halloween», qui sort en salles le 18 septembre au Royaume-Uni. Le film raconte, en quelque 106.688 prises de vue, les péripéties du mouton malicieux. La magie opère au sous-sol d’un bâtiment industriel de Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre, où le studio aux 4 Oscars a été officiellement fondé en 1976. On y devine, dans une semi-pénombre, un dédale d’une quarantaine d’unités aux fonds bleus séparées par des cloisons. Chacune dissimule, derrière un rideau, l’un des décors du film à taille de marionnette: la ferme de Shaun aux couleurs automnales, un labo scientifique ou un imposant chalutier rouge et noir. «De nos jours, il n’y a pas beaucoup d’endroits au monde qui font du «stop Motion» à cette échelle», souligne Claire Rolls, directrice de l’animation. Au milieu des docks en briques, Claire Rolls et Ed Jackson, membre de son équipe, préparent la scène que ce dernier s’apprête à tourner: les moutons, vêtus de cirés jaunes, tentent d’attirer l’attention d’un équipage de marins. La technique du «stop motion», aussi ancienne que le cinéma, doit «donner l’impression que les marionnettes sont vivantes», explique celle qui est entrée chez Aardman en 1998, à l’époque des films sur pellicule et des arrière-plans peints à la main. Ed Jackson se met à l’oeuvre, les yeux rivés sur un écran qui alterne entre le plan qu’il prépare et la prise de vue précédente. Il incline la tête d’un mouton ou baisse le chapeau d’un autre avant de prendre une photo, des changements infimes qui donneront l’illusion du mouvement à l’écran. Il faudra à l’animateur environ deux jours de ce travail d’une patience infinie pour capturer 48 images, soit deux secondes de film. La concentration qui règne sur le plateau tranche avec les gags et nombreux bruitages dont regorgent les productions du studio, enregistrés dans un 2nd temps. «Les animateurs sont, en quelque sorte, nos acteurs: ils livrent une performance en direct et font tout pour réussir la 1ère prise», explique Steve Cox, coréalisateur du film, car le «stop motion» permet difficilement de revenir en arrière. Les créatures qui peuplent les productions du studio sont conçues à l’étage, au département des marionnettes. Shaun, né en 1995, est l’une de ses icônes, héros d’une série d’animation et de deux films. Dans un bric-à-brac de dessins et matériaux, Kate Anderson, la cheffe du service, ouvre une boîte remplie de bouches interchangeables – fermée, la mâchoire tombante ou en «o» de surprise -, qui «permettent d’articuler les différents sons ou expressions» du chien Bitzer. «Nous restons fidèles à la pâte à modeler pour les zones expressives comme le visage», même si le reste des marionnettes est parfois réalisé en silicone, plus résistant, sur un squelette mobile en métal, explique-t-elle. Les effets numériques, dont les progrès ont fait un bond depuis les années 2000, ne servent qu’à «embellir le travail artisanal», le «fait main», souligne Richard Beek, producteur du film. Le studio assure d’ailleurs n’avoir utilisé aucune IA dans la fabrication du film. Lors de la sortie en 1995 de «Toy Story», 1er long métrage en images de synthèse, beaucoup s’inquiétaient, comme avec l’IA aujourd’hui, qu’il n’y ait «plus de place pour le «stop motion»», se souvient Richard Beek. «Mais nous avons continué à faire des films. Le monde change autour de nous, mais beaucoup de choses restent les mêmes chez Aardman. Et c’est probablement ce côté familier que les gens aiment», ajoute-t-il.


































