Les auteurs de Grasset poursuivent leur fronde

Les auteurs de Grasset poursuivent leur fronde

Après la fronde massive, le manifeste à plusieurs voix: dans la «Grande évasion», 80 auteurs poursuivent la mobilisation née de la reprise en main des éditions Grasset par le milliardaire conservateur Vincent Bolloré, en signant un ouvrage en forme d’»acte de résistance». Entremêlant les écrits de Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy ou Vanessa Springora, l’ouvrage qui paraît jeudi s’inscrit dans l’élan qui a conduit mi-avril 115 auteurs à claquer la porte de Grasset pour protester contre l’éviction de son emblématique patron Olivier Nora, sur ordre de Vincent Bolloré. «Ecrire à 80, ça ne s’est sans doute jamais fait mais ça représente bien ce qu’on est : des écrivains, des gens très différents avec beaucoup de désaccords, mais qui sont capables de publier un livre ensemble et de se battre ensemble», explique Colombe Schneck, une des six coordonnatrices de ce recueil de textes et une des initiatrices de la rébellion inédite qui a secoué le monde de l’édition. Partie d’une simple boucle WhatsApp mi-avril, la fronde anti-Bolloré s’est propagée à grande vitesse. Elle réunit désormais 260 auteurs, a contaminé le cinéma et s’est structurée autour d’un nouveau combat : introduire une «clause de confiance» qui permettrait aux écrivains de se délier de leurs maisons d’édition en cas de changement de ligne idéologique, afin de récupérer les droits sur leurs oeuvres. «Nos livres sont sous terre, sous marécage, pas morts, zombies, ça grouille encore là-dedans, on va essayer de les en sortir (à mon avis on peut toujours courir, mais c’est mon côté fataliste qui bougonne)», écrit dans ce manifeste Philippe Jaenada, dont quatre ouvrages sont parus chez Grasset. Adoptée par le Sénat en juin, une proposition de loi entend rééquilibrer les contrats d’édition au bénéfice des écrivains mais sans créer de «clause de confiance» ou remettre en cause la règle qui veut qu’un livre reste la propriété des éditeurs jusqu’à 70 ans après la mort de son auteur. Dans «La grande évasion», paru aux éditions Buchet-Chastel, Hervé Le Tellier dit son dépit d’avoir notamment échoué à récupérer les droits d’un livre qu’il a publié chez une filiale de Fayard, bien avant que cette maison ne tombe dans l’orbite de Vincent Bolloré, via le géant Hachette Livre. «Aujourd’hui, nos différents contrats nous enchaînent à un groupe dont l’agenda politique vise à faire triompher l’extrême droite dans un an, un projet partagé avec d’autres milliardaires», écrit l’auteur de «L’Anomalie», Goncourt 2020. «Leur récit du monde colonise peu à peu les imaginaires, cette logorrhée médiatique du «On ne peut plus rien dire» infuse l’air du temps», pose la romancière Lola Lafon. Au fil de ses quelque 200 pages, «La grande évasion» revient également sur la colère que cette fronde avait suscitée chez Vincent Bolloré. Le magnat avait pris la plume dans les colonnes du JDD, hebdomadaire dans son giron, pour dénoncer les agissements d’une «caste». «Je dois dire que, comme Vincent, j’ai été surpris par l’ampleur de notre démission collective. 250 auteurs qui claquent la même porte, ça finit par abîmer la porte», ironise Frédéric Beigbeder, auteur et chroniqueur au Figaro Littéraire ajoutant: «Moi je m’en fous de Vincent Bolloré, la seule chose qui me choque c’est d’avoir un propriétaire qui n’aime pas la contradiction». Virginie Despentes, une de celles qui ont mené la fronde, se montre plus radicale et rapproche le combat des écrivains pour récupérer leurs oeuvres de celui mené contre les violences faites aux femmes. «J’ai le droit de considérer que j’incarne ce que j’ai écrit, que j’en suis responsable, que le corps de mon texte est mon corps et j’ai le droit de dire que je ne consens pas à n’importe quoi», écrit l’autrice de la trilogie «Vernon Subutex» et du manifeste féministe «King Kong Théorie». «Il est toujours dangereux pour un corps dominé de réclamer des droits», poursuit-elle. «C’est ce qui nous est reproché aujourd’hui».

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