Un deuil oblige un génie du jazz à un « entracte » au sommet de sa carrière, avec le démon de la drogue en filigrane: le biopic sur Bill Evans présenté vendredi dernier à la Berlinale, en noir et blanc, oscille entre tonalité sombre et notes légères. Ce premier long-métrage de fiction du Britannique Grant Gee raconte ce que certains ont qualifié de « plus long suicide de l’histoire », a résumé l’acteur principal Anders Danielsen Lie en conférence de presse. « Et c’est en partie vrai car il y a une immense quantité de comportements autodestructeurs dans cette biographie », a ajouté le Norvégien, âgé de 47 ans, connu depuis la « Trilogie d’Oslo » de son compatriote Joachim Trier. « Mais en même temps, il était aussi très vivant » et « aimait vraiment son art », ce qui « contredit le désordre total et le chaos qu’a été sa vie à de nombreuses étapes », poursuit Anders Danielsen Lie. Du chagrin à la joie, du dégoût à la compassion: des sentiments contradictoires, « Everybody Digs Bill Evans », qui tire son nom d’un album du pianiste américain paru en 1959, en procure autant que les notes qui sortent de ses mains. A l’ouverture du moins. Car le film se concentre sur la page blanche d’Evans, ces quelques mois d’errance, en 1961, après la disparition dans un accident de voiture de son bassiste et alter ego musical. Délaissant le piano dans un deuil profond, le génie new-yorkais s’enferme dans un quasi mutisme aggravé par des prises d’héroïne nocturne avec sa petite amie Ellaine. Un séjour réparateur chez ses parents en Floride va être le prélude à un nouveau départ qui n’empêchera pas de nouvelles tragédies. Alternant entre présent en noir et blanc et flashforward dans un avenir en couleurs, Grant Gee et le scénariste irlandais Mark O’Halloran revisitent la figure de l’artiste maudit. Ils balancent le spectateur entre malaises et rires, grâce à un duo de parents attachant formé par Laurie Metcalf et Bill Pullman, seconds rôles aux punchlines dévastatrices. Pour Mark O’Halloran, qui a adapté ici le livre d’Owen Martell, « Intermission » (Entracte), « l’une des clés de l’aspect émotionnel a été de remettre dans le film Ellaine », dont la relation toxique avec Bill Evans est le fil conducteur, « car elle n’était pas dans le roman », a-t-il répondu. Le développement du projet aura pris « huit ou neuf ans », une longue gestation sous forme de « hobby créatif », a expliqué en conférence de presse Grant Gee, qui s’est fait connaître à la fin des années 1990 avec un clip – « No Surprises » – et un documentaire sur Radiohead mais n’avait encore jamais réalisé de long-métrage. Avant cela, « personne ne nous a donné d’argent », a expliqué le Britannique, âgé de 61 ans. « C’est incroyablement difficile de lever des fonds pour ce genre de choses. C’est la première fois qu’on a vraiment réussi à aller au bout, à obtenir un budget suffisant pour tourner quelque chose », a-t-il ajouté. Des financements « des deux pays », Royaume-Uni et Irlande, ainsi qu’un « investissement privé d’outre-Atlantique » ont rendu le film « possible », a expliqué sa productrice Janine Marmot, évoquant un budget de « bas à moyen ».



































