Corée du Sud: l’industrie florissante des webtoons

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Quand Bae Jin-soo a quitté son emploi bien rémunéré dans l’un des plus grands conglomérats de Corée du Sud pour écrire des histoires, ses parents ont été tellement choqués qu’ils l’ont mis à la porte. Dix-sept ans plus tard, il est l’un des plus grands noms de l’industrie florissante des webtoons en Corée du Sud. En témoigne l’adaptation sur YouTube et Netflix de plusieurs de ses créations. Conçues spécialement pour être lues en ligne, ces bandes dessinées connaissent un succès fulgurant en Corée du Sud. Symbole d’un secteur en pleine croissance, la célèbre plateforme de BD en ligne Webtoon Entertainment, propriété du géant coréen Naver, a déposé fin mai un dossier pour être cotée au Nasdaq, la bourse américaine des entreprises technologiques. Pourtant, lorsque Bae Jin-soo débute sa carrière dans les webtoons, ses parents, comme beaucoup d’autres personnes à l’époque, lui répondent que «dessinateur de bandes dessinées» n’est pas une façon de gagner sa vie, raconte-t-il. Ses amis, aussi, expriment une certaine réticence car il ne «savait pas dessiner». En parallèle d’un travail à mi-temps dans une supérette et comme livreur de pizzas, Bae Jin-soo a appris le dessin seul en se photographiant lui-même et son entourage et en copiant ensuite les photos avec un papier et un crayon. Peu convaincus par ses 1ères productions, les lecteurs le poussent à travailler plus dur. En 2023, Bae Jin-soo finit par publier sur Naver son 1er succès intitulé «Friday». Apparus il y a une vingtaine d’années, ces BD qui se lisent en scrollant sur son téléphone ont été propulsées par l’internet ultra-rapide de la Corée du Sud et une population accro au smartphone. Elles sont désormais en train de devenir le nouveau produit culturel sud-coréen viral dans le monde entier. Désormais, la plateforme Webtoon Entertainment cumule près de 170 millions de visiteurs par mois dans plus de 150 pays. Elle affirme avoir versé de 2017 à 2023 plus de 2,8 milliards de dollars à des auteurs. Le «créateur professionnel moyen gagne 48.000 dollars par an tandis que les 100 premiers perçoivent un million de dollars», affirme le PDG de Webtoon Entertainment Junkoo Kim. Les webtoons ont progressivement infiltré d’autres secteurs du monde du divertissement. Ils ont déjà inspiré nombre de séries K-drama, dont «Misaeng» (2014), «Yumi’s Cells» (2021), «Marry My Husband» (2024) et «The 8 Show» (2024) . Si les adaptations de webtoons en séries télévisées se multiplient, nombre de lecteurs restent fidèles au format original. La lecture en ligne permet aux «histoires de se développer et d’évoluer en temps réel à mesure que le lecteur fait défiler les pages», souligne le PDG Junkoo Kim dans sa lettre déposée auprès du gendarme américain de la Bourse (SEC). Sur les 14 séries sud-coréennes lancées par Netflix l’an dernier, au moins 7 étaient inspirées de webtoons. «L’un de nos objectifs est de trouver des histoires plus courtes, peu explorées, qui trouvent un écho auprès des fans de webtoons et de nouveaux publics dans le monde entier», déclare Keo Lee, directeur des contenus de Netflix en Corée du Sud. De nombreux thèmes sont abordés dans ces oeuvres. Mais les auteurs se sont particulièrement intéressés au «désespoir des jeunes générations», souligne Dal Yong Jin, auteur du livre «Understanding Korean Webtoon Culture» (Comprendre la culture des webtoons coréens) paru en 2022 aux éditions Harvard University Asia Center. «Money Game», l’un des deux webtoons de Bae Jin-soo qui ont inspiré la série sud-coréenne «The 8 Show» diffusée sur Netflix, raconte l’histoire d’un jeune homme criblé de dettes après avoir investi en cryptomonnaies. Lui et 7 autres personnes décident de participer à un jeu dans lequel ils doivent survivre 100 jours dans un espace fermé, qui ne dispose même pas de toilettes. Dans ce jeu, le coût de la vie est 1.000 fois plus élevé que dans le monde réel, mais chaque centime dépensé par les participants est déduit de la récompense finale.

Pour l’auteur, «la chose la plus difficile est d’abandonner ce que l’on a». «Etant parti de tout en bas, même les plus petits gains m’ont toujours apporté de la joie», dit-il.