Le 1er manga japonais généré par une IA soulève des inquiétudes

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L’auteur d’un manga qui sortira jeudi au Japon avoue avoir «zéro» talent pour le dessin: son oeuvre, la 1ère du pays entièrement créée par une intelligence artificielle, soulève des inquiétudes pour l’emploi et les droits d’auteur dans cette lucrative industrie.Tous les engins et créatures futuristes de ce manga de science-fiction intitulé «Cyberpunk: Peach John» sont l’oeuvre du programme Midjourney, un outil d’IA apparu l’an dernier qui a épaté la planète, avec d’autres programmes similaires comme Stable Diffusion ou DALL-E 2. Rootport – le pseudonyme de l’auteur – a réalisé le manga d’une centaine de pages en six semaines seulement, là où un artiste confirmé aurait normalement mis un an, estime-t-il. Rootport a entré des mots-clé comme «cheveux roses», «garçon asiatique» et «blouson», et la machine a donné naissance en une minute environ aux images du héros de l’histoire, dont le visage est cependant assez différent d’une case à l’autre. Il a ensuite assemblé les meilleurs résultats sur une page de BD pour réaliser le livre, entièrement en couleur contrairement aux mangas «classiques». Pour l’auteur, les générateurs d’images utilisant l’IA ont «ouvert la voie à des gens sans talent artistique» à condition qu’ils aient de bonnes histoires à raconter. Rootport raconte la satisfaction ressentie lorsque ses instructions textuelles, telles des «incantations» magiques, engendraient des images. «Mais est-ce aussi satisfaisant que lorsque vous avez dessiné vous-même quelque chose? Probablement pas», admet-il. Le programme Midjourney, développé aux Etats-Unis, a vite rencontré un succès mondial avec ses créations fantastiques, parfois absurdes voire effrayantes mais souvent étonnamment sophistiquées, invitant beaucoup d’artistes à s’interroger sur leur métier. Les IA ont également parfois provoqué des controverses juridiques, et la start-up derrière Stable Diffusion a été poursuivie pour avoir «nourri» son IA avec des documents protégés par des droits d’auteur. Au Japon, des élus se sont inquiétés de la question, bien que selon les experts, les violations de droits d’auteur soient peu probables si les créations de l’IA proviennent de simples commandes textuelles. D’autres craignent que cette technologie nuise à l’emploi des jeunes mangakas, et la plate-forme de streaming Netflix a été critiquée en janvier pour avoir diffusé un dessin animé japonais avec des décors générés par une IA. «La possibilité que les assistants des mangakas soient remplacés» un jour par une machine «n’est pas nulle», estime Satoshi Kurihara, professeur à l’université Keio de Tokyo, qui en 2020 a publié avec son équipe un manga assisté par IA. Presque tous les dessins de cette production dans le style du pionnier de ce genre graphique, Osamu Tezuka, avaient été réalisés par des humains. Mais depuis, l’IA est devenue «de première qualité» et va certainement influencer l’industrie du manga, pense-t-il. «Je ne vois pas vraiment l’IA comme une menace. Je pense plutôt qu’elle peut être un excellent compagnon», estime cependant Madoka Kobayashi, artiste de manga depuis plus de 30 ans. L’IA peut «m’aider à visualiser ce que j’ai en tête, et me suggérer des idées, que je tente ensuite d’améliorer», ajoute-t-elle. «Je suis convaincue que les humains sont toujours meilleurs» pour imaginer des scénarios, également très importants dans les mangas, souligne-t-elle. A la Tokyo Design Academy où elle enseigne, Mme Kobayashi invite ses élèves à observer des figurines pour améliorer leur dessin de détails comme les muscles ou les plis des vêtements. «Les images d’IA sont géniales, mais je suis plus attiré par les dessins d’humains, justement parce qu’ils sont «désordonnés»», dit Ginjiro Uchida, un étudiant de 18 ans. Les programmes informatiques ont du mal à dessiner des mains ou des visages aux proportions délibérément exagérées comme un vrai mangaka, et «les humains ont encore un plus grand sens de l’humour», pense-t-il.