Lituanie : l’audiovisuel public sous pression

Lituanie : l’audiovisuel public sous pression

A l’initiative d’un parti populiste, les députés lituaniens ont entériné jeudi le gel du budget de la radio-télévision LRT avant un vote sur une réforme du mode d’éviction de sa direction qui pourrait menacer son indépendance. Le Conseil de l’Europe, l’Union Européenne de Radio-Télévision (UER), l’International Press Institute et des syndicats de journaliste mettent en garde contre une prise en main politique du groupe LRT (Lithuanian National Radio and Television), et un assèchement de ses ressources financières. Ses défenseurs soulignent en outre que LRT est une arme essentielle dans la lutte contre la désinformation alors que la Lituanie, voisine de la Russie, est en première ligne face à la propagande et à la menace militaire de Moscou. La directrice générale de LRT, Monika Garbaciauskaite-Budriene, a estimé sur sa page Facebook que les enjeux de la controverse dépassaient largement sa personne: « Il s’agit de la démocratie et de la liberté d’expression ». Joint à Vilnius, un journaliste de LRT ayant requis l’anonymat a indiqué que la rédaction allait « se battre pour son indépendance éditoriale ». « Si cette loi passe, elle permettra aux politiques de contrôler le diffuseur en remplaçant facilement sa direction ». A la quasi-unanimité des députés soutenant l’hétéroclite coalition gouvernementale, et à l’exception des élus d’opposition de droite qui n’ont pas participé au scrutin, le Seimas, parlement monocaméral de Lituanie, a voté le gel du budget de LRT pour la période 2026-2028. Ces crédits, que la loi fixe à 1% du produit de l’impôt sur le revenu et 1,3% des droits d’accises, seront égaux à ceux arrêtés pour 2025, soit 79,6 millions d’euros au lieu des 88,2 millions escomptés l’an prochain. En tenant compte des prévisions d’inflation, le budget de la LRT va diminuer. En outre, dès 2029, ces taux seront abaissés à 0,75% et 0,8%. La proposition a été mise à l’ordre du jour par Remigijus Zemaitaitis, dirigeant du parti Aube du Niémen, formation populiste que la Première ministre social-démocrate Inga Ruginiene a intégrée dans son gouvernement de coalition en 2024, provoquant un tollé dans son pays comme à l’étranger. Outre Aube du Niémen, le texte a été notamment soutenu par les sociaux-démocrates, le Parti paysan lituanien, les Verts et l’Union des familles chrétiennes. – Influences politiques – L’opposition affirme que la cheffe du gouvernement a monnayé le soutien d’Aube du Niémen à son budget en échange de l’apport des voix de son parti aux réformes visant LRT. « Tous les secteurs relevant de la compétence du gouvernement ont fait des efforts » financiers, a fait valoir Inga Ruginiene en défendant ses priorités : le social, les salaires, la défense. Les députés devront ensuite se prononcer sur le volet, tout aussi polémique, des conditions de révocation du directeur général de LRT. Le texte a également été adopté jeudi en première lecture mais doit repasser en commission. Alors qu’un vote des deux tiers des 12 membres du directoire de LRT est actuellement requis pour l’évincer, il n’en faudrait plus qu’un sur deux si la réforme passait. Le vote se tiendrait à bulletin secret. Le directoire est aujourd’hui composé de quatre personnes nommées par le président de la république, quatre par le Parlement (deux par les partis au pouvoir, deux par l’opposition) et quatre désignées par des organisations de la société civile. Cela signifie que les seules voix des représentants de l’exécutif suffiraient face à celles de l’opposition et de la société civile. Si la cheffe du gouvernement s’est déclaré favorable au vote à bulletins secrets, elle a jugé jeudi « inacceptable » que la direction de LRT puisse être remerciée à la majorité simple. « Ce devrait être 50% plus une voix », a-t-elle dit. Pour le Conseil de l’Europe, ces initiatives « suscitent des inquiétudes quant aux risques pesant sur l’indépendance et le bon fonctionnement de LRT » alors que « le financement consacré par la Lituanie aux médias de service public est déjà l’un des plus bas de l’Union européenne rapporté à son PIB ». Dans une lettre adressée avant le vote aux députés lituaniens, Noel Curran, directeur général de l’UER, organisme qui fédère les radiotélévisions publiques européennes, s’est aussi alarmé des changements en cours. Selon lui, ils « risquent de saper l’autonomie et l’indépendance de LRT, érodant les garanties de longue date qui protègent l’intégrité des médias de service public de la Lituanie contre les influences politiques ». L’Association professionnelle des journalistes lituaniens a de son côté écrit jeudi à la Commission européenne pour dénoncer « une tentative de prendre le contrôle de la radiotélévision publique ».

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