Ramadan: des séries télévisées aux enjeux politiques et commerciaux

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    Devenues une tradition dans le monde arabe, un marché de quelque 300 millions de personnes, les séries télévisées du ramadan, le mois de jeûne musulman, ont suscité des polémiques politico-religieuses parfois violentes, derrière lesquelles se cachent des enjeux commerciaux et financiers énormes. Comme chaque année, des dizaines de feuilletons à vocation sociale, de séries comiques ou de variétés et de programmes religieux sont proposées depuis le début du ramadan par les chaînes satellitaires arabes à un public avide de nouveautés. Le ramadan est crucial pour toutes les chaînes arabes, car durant ce mois, les familles passent la soirée et une grande partie de la nuit devant la télévision. Mais ces chaînes se sont attirées les foudres d’un dignitaire saoudien, cheikh Saleh Al-Luhidane, chef du Conseil supérieur de la jurisprudence, la plus haute instance judiciaire de ce royaume ultraconservateur. Ce juge a ainsi appelé en plein ramadan au meurtre des patrons de chaînes en raison du contenu «dépravé» de leurs programmes, avant de se rétracter en partie, face au tollé provoqué par sa «fatwa» (décret religieux), pour dire qu’ils devraient être traduits en justice. «Cette fatwa est sans fondement. C’est un crime, un mensonge (…) et un coup asséné à l’islam, une religion de tolérance», a déclaré un théologien irakien, Ahmed Al-Kobeissi, basé à Dubaï. Cheikh Luhidane «sait très bien qu’il y a ceux qui écoutent ses dires et les exécutent», a-t-il déploré, dans une référence aux islamistes radicaux, actifs dans plusieurs pays arabes, dont l’Arabie saoudite. Interrogé, un responsable du groupe MBC, Mazen Hayek, s’est refusé à tout commentaire sur la «fatwa», mais a estimé que «le téléspectateur (était) juge». «C’est lui qui décide» quelles chaînes et émissions regarder, a-t-il dit. Plaçant la bataille sur le champ commercial, M. Hayek, directeur du marketing de MBC, a affirmé que son groupe, qui compte sept chaînes, dont Al-Arabiya, une chaîne d’informations en continu, dominait le paysage télévisé arabe avec plus de 30% d’audimat. «Pendant les dix premiers jours du ramadan, la MBC1 a été, de loin, la chaîne la plus regardée en Arabie saoudite», le plus grand marché publicitaire du monde arabe, et «Bab al-Hara 3», l’un des feuilletons qu’elle diffuse durant le ramadan, «est jusqu’ici la série la plus regardée au Liban et en Palestine», a-t-il déclaré. L’enjeu est de taille, puisque les programmes conçus pour ce ramadan «ont absorbé 30% du budget annuel «production et acquisitions» de la MBC1», une chaîne généraliste, et «devraient lui assurer près de 25% de ses recettes annuelles provenant de la publicité», a-t-il indiqué, tout en restant discret sur le volume de ces recettes. Il a assuré que son groupe «(tentait) de satisfaire toutes les catégories sociales en offrant une grille de programmes très diversifiée». «Les chaînes satellitaires sont en concurrence. Des intérêts sont en jeu (…). Mais si ces chaînes offrent des programmes de bon niveau et d’autres d’un niveau médiocre, Dieu a doté l’être humain d’une capacité de discernement entre le bien et le mal», a, pour sa part, estimé cheikh Kobeissi. «Les variétés, les chansons ou la musique de bon niveau peuvent être, contrairement aux chanteuses de cabaret, des facteurs d’éducation», a noté ce dignitaire irakien, soulignant toutefois l’influence que peuvent avoir les autorités sur les médias, notamment publics. Aux Emirats arabes unis, un feuilleton, «Saadoun Al-Awaji», tiré de l’histoire bédouine du Golfe et diffusé sur la chaîne publique d’Abou Dhabi, a été suspendu au bout d’une semaine sur intervention des autorités, car des tribus émiraties et saoudiennes avaient jugé qu’il «ressuscitait la sédition tribale», selon le directeur de la société de production, Hachem Al-Qaïssiya, cité par le quotidien gouvernemental «Al-Emarat Al-Youm».