Xavier Niel : de nouveaux gages d’indépendance au groupe Le Monde

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Dans un contexte à vif pour les médias, le milliardaire Xavier Niel vient de céder la quasi-totalité de ses parts dans le groupe Le Monde à un «Fonds pour l’indépendance de la presse», sanctuarisant le capital du groupe éditant le quotidien du soir mais aussi «Télérama» et «La Vie». Ce type de fonds, entre association et fondation, a déjà été adopté par le site Mediapart en 2019 et le quotidien «Libération» en 2020, rendant le capital de ces entreprises incessible. «C’est une avancée historique obtenue grâce à l’engagement de Xavier Niel, qui ajoute à notre indépendance éditoriale une sanctuarisation de fait de l’indépendance capitalistique du groupe» Le Monde, s’est félicité mardi dans un communiqué le pôle d’indépendance, qui regroupe les sociétés de journalistes, personnels et lecteurs du «Monde», de «Télérama», de «Courrier international» et de «La Vie». A terme, le capital du groupe devrait être réparti «entre deux actionnaires: le Fonds pour l’indépendance de la presse, qui pourrait en détenir les trois quarts environ, et le Pôle d’indépendance, pour un quart environ», selon un communiqué distinct du CA du fonds. Dans le détail, ce CA a le 17 avril «voté à l’unanimité l’acquisition, pour la somme de 1 euro, de l’intégralité du capital – moins une action – de NJJ Presse», contrôlée par Xavier Niel, propriétaire du groupe Iliad. C’est lui qui conserve une action, pour pouvoir réinvestir dans le groupe de presse si nécessaire. NJJ Presse comprend «Le Monde», «Télérama», «Courrier international», «La Vie», le «HuffPost» (85% du capital) et «Le Monde diplomatique» (51% du capital), ainsi que «Le Nouvel Obs». Le «Fonds pour l’indépendance de la presse» a été créé en 2021 par l’homme d’affaires dans l’idée de préserver l’indépendance du capital du groupe, après les tensions provoquées par l’entrée indirecte au capital du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky fin 2018. Xavier Niel a racheté en septembre, avec l’assentiment des salariés, les parts de Daniel Kretinsky. Ce dernier a racheté une série de médias français, dont «Elle», «Télé 7 jours» et «Marianne » », qu’il cherche désormais à revendre car sa ligne devenue «souverainiste radicale» ne lui convient plus, selon une source proche. La question de l’indépendance des rédactions se pose de façon aiguë avec la prise de contrôle de nombre de médias par des milliardaires, de Bernard Arnault («Les Echos», «Le Parisien/Aujourd’hui»…) à Vincent Bolloré qui a absorbé Lagardère, entraînant une grève et des départs massifs au «JDD» l’été dernier du fait d’un profond remaniement. Fin mars, une quarantaine de sociétés de journalistes, 20 médias et des syndicats ont réclamé à la ministre de la Culture Rachida Dati de «garantir l’indépendance des rédactions», après une crise survenue au quotidien régional «La Provence». Son directeur de la rédaction avait été mis à pied après une Une sur une visite d’Emmanuel Macron jugée «ambiguë» par la direction du journal, détenu par l’armateur CMA CGM de Rodolphe Saadé. Celui-ci s’apprête à racheter Altice Media (BFMTV, RMC…) et a tenté de rassurer les représentants du personnel sur sa volonté de ne pas interférer directement dans le travail des rédactions. Dès décembre 2020, M. Niel avait annoncé le transfert dans un fonds de dotation de sa participation dans le groupe Le Monde. Julia Cagé, présidente de la société des lecteurs du quotidien, avait par la suite souligné les «brèches» dans son statut, donnant au milliardaire le contrôle de la gouvernance de la structure. Le CA du «Fonds pour l’indépendance de la presse» a pour sa part insisté mardi: cet «organisme d’intérêt général à but non lucratif» a plusieurs missions hors le groupe Le Monde, dont celles de cofinancer les frais de justice de médias indépendants, d’avancer les frais d’«enquêtes journalistiques longues», et encore de soutenir des travaux de recherche sur la «lutte contre la désinformation».