«Inside Gaza» d’Hélène Lam Trong, produit par Factstory Docs et diffusé le 2 décembre sur ARTE, raconte le quotidien des journalistes de l’AFP pris au piège du conflit. Le producteur et journaliste Yann Ollivier revient sur l’origine du film et sur la mission de son unité documentaire.
MEDIA +
Quelle est la genèse d’«Inside Gaza», et en quoi le film incarne-t-il l’ADN de Factstory Docs ?
Yann OLLIVIER
Quand le bureau de l’AFP à Gaza a été visé en novembre 2023 par un tir d’obus, tout le monde au sein de l’agence a été profondément bouleversé. Les journalistes étaient alors réfugiés dans des tentes, et il y avait beaucoup d’émotion. Le fait qu’un bureau d’agence internationale soit pris pour cible a provoqué chez moi un véritable déclic. Je me suis dit : il faut raconter ça. Les journalistes sont aujourd’hui directement visés, ils se retrouvent au cœur même d’une guerre informationnelle. Et ça, chez Factstory Docs, ça résonne profondément. Nous sommes très sensibles à la question de la désinformation, à la quête de sens du métier dans un monde de plus en plus polarisé où la vérité pèse parfois moins lourd que les rumeurs. On dit qu’on est entré dans l’«ère de la post-vérité».
MEDIA +
«Inside Gaza» repose sur des images personnelles tournées par les journalistes gazaouis de l’AFP, dans un contexte d’accès impossible à la zone. Comment avez-vous abordé le défi éthique et éditorial de transformer ces images en récit documentaire ?
Yann OLLIVIER
Effectivement, à la base, ce sont des images de news, des rushs destinés au fil d’actualité. Le défi consistait à les transformer en matière narrative. C’est pour cela que nous avons fait appel à Hélène Lam Trong. Elle a su en faire un vrai film, avec une écriture cinématographique. Sa posture vis-à-vis des protagonistes a été très humble. Ce sont eux qui racontent. Elle a réalisé de longues interviews une fois les journalistes sortis de Gaza, elle a elle-même tourné de nouvelles images pour les portraitiser dans leur vie d’après. Nous avons également intégré leurs vidéos personnelles, captées sur leurs téléphones: des scènes de vie quotidienne, des moments intimes. Cela a permis d’humaniser ces journalistes, de créer une proximité émotionnelle. Le film raconte leur histoire, et c’est bien cela l’essence du documentaire: donner à comprendre, à ressentir par la narration.
MEDIA +
Vous avez fondé Factstory Docs en 2021. Comment l’unité s’inscrit-elle dans la stratégie de l’agence ?
Yann OLLIVIER
Notre ambition, dès le départ, c’était d’aller au-delà des grands titres de l’actualité. C’est d’ailleurs notre slogan : Beyond the headlines. Quand on travaille pour une agence, on produit beaucoup de formats courts : des dépêches, des vidéos d’1min30, des textes de 800 mots maximum. Mais sur le terrain, on est assis sur une mine d’histoires. L’idée de Factstory Docs, c’est de créer un pont entre deux univers : celui des journalistes d’agence et celui des documentaristes. Les premiers apportent la rigueur du terrain et la vérification des faits ; les seconds, la capacité à construire une narration, une mise en scène du réel. Ensemble, ils peuvent raconter la réalité autrement. Notre ambition, c’est de prendre le temps et les moyens nécessaires pour produire des documentaires de création et du grand reportage de qualité à impact international.
MEDIA +
La ligne éditoriale de l’AFP s’articule autour de sujets généralistes d’intérêt international. Vos productions suivent-elles la même logique ?
Yann OLLIVIER
Oui, absolument ! Ce qu’on cherche avant tout, c’est une résonance universelle. Même une histoire très locale peut devenir un sujet Factstory Docs si elle touche à quelque chose de profondément humain, compréhensible partout dans le monde. Nous travaillons principalement avec des professionnels indépendants, mais en leur donnant accès à notre réseau et à nos connaissances. Le monde entier est notre terrain de jeu. Et comme j’ai moi-même été correspondant à l’étranger, j’ai à cœur de garder ce regard international. Par exemple, notre premier film, «Vasa», racontait l’histoire d’un galion suédois. Ce qui intéressait la chaîne suédoise SVT, c’était justement ce regard extérieur : des Français qui viennent explorer un pan de leur patrimoine avec une vision européenne. De même, avec «Le Compromis», nous avons suivi trois députées européennes – française, néerlandaise et finlandaise – pour montrer la fabrique d’une loi au Parlement européen. Cette dimension transnationale, et cette volonté de dépasser les récits nationaux, c’est notre marque de fabrique.
MEDIA +
Vous bénéficiez du réseau mondial de l’AFP. Comment cette implantation influence-t-elle votre ligne de production ?
Yann OLLIVIER
Disons que c’est un atout incomparable. Les bureaux locaux de l’AFP travaillent évidemment sur l’actualité brûlante ; ils n’ont pas vocation à produire du documentaire, mais ils nous apportent une connaissance du terrain précieuse : les contacts, la culture locale, la compréhension des enjeux. Ce qu’on veut, c’est faire dialoguer les journalistes et les professionnels du documentaire. Ce n’est pas le même métier, ni la même écriture, mais la rencontre des deux produit quelque chose d’unique.
MEDIA +
Quels sont vos projets en développement ?
Yann OLLIVIER
Nous travaillons actuellement avec la RTBF sur une grande enquête géopolitique consacrée à la face cachée de la viande- notamment le soja et ses implications environnementales et économiques. C’est un projet ambitieux, tourné dans plusieurs pays, qui illustre bien notre volonté de relier l’humain, l’économie et la planète.



































