Agnès Varda, une figure du cinéma indépendant

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Avec son éternelle coupe au bol et
son amour des patates en forme de
coeur, Agnès Varda était une figure du
cinéma indépendant, à la fois poétique
et engagée, source d’inspiration pour
nombre d’artistes. Seule représentante
féminine de la Nouvelle vague,
celle qui fut pendant trente ans la
compagne du cinéaste Jacques Demy,
est décédée dans la nuit de jeudi à
vendredi à l’âge de 90 ans. Elle laisse
derrière elle une oeuvre marquée
par l’humanisme et une originalité
folle, entre documentaire, fiction et
autobiographie. En 2018, à Cannes,
bras dessus, bras dessous avec Cate
Blanchett, entourées de 80 actrices,
productrices, elle avait plaidé pour
l’«égalité salariale» dans le 7ème
art. Une image forte confortant son
statut d’icône et doyenne du cinéma.
Infatigable, celle qui était également
photographe et plasticienne avait
repris la route à 88 ans, avec l’artiste
JR, de cinquante ans ans son cadet,
pour le réjouissant «Visages,
villages». Avec à la clé une nomination
aux Oscars. A bord d’un camion
photographique, les deux compères
étaient allés à la rencontre d’habitants
et de villages délaissés de France. Le
film, imbriquant, comme souvent chez
Varda, autobiographie, sujets sociaux
et une poésie bien à elle, avait emballé
la Croisette. Le cinéma n’était pourtant
pas une évidence. Né le 30 mai 1928
à Ixelles en Belgique, d’une mère
française et d’un père grec, Agnès (de
son vrai prénom Arlette) commence
sa carrière comme photographe au
Théâtre national populaire (TNP) de
Jean Vilar et Gérard Philippe, après
des études d’art à Paris.
Féminisme, Black Panthers : Quand
elle réalise en 1954 son premier film
«La pointe courte», elle a peu de
moyens et presque aucune culture
cinématographique – elle racontait
n’avoir vu à cette époque qu’une
dizaine de films. Le long-métrage
avec l’acteur Philippe Noiret et Alain
Resnais au montage est considéré
comme précurseur de la Nouvelle
vague, qui chamboulera le 7e art
cinq ans plus tard. Après trois courtsmétrages
poétiques et sensibles,
Agnès Varda signe en 1962 «Cléo
de 5 à 7», touchante déambulation
dans Paris d’une jeune femme qui
attend des résultats médicaux décisifs.
«Mon pari c’était de montrer que cette
fille très coquette, narcissique, se
transforme en 90 minutes puisqu’il est
filmé en temps réel. Sa peur d’avoir
un cancer la réveille», résumait-elle.
La chanteuse Madonna, fan du film, a
d’ailleurs voulu jouer un temps dans
un remake. Un projet resté mort-né.
Cinéaste engagée, Agnès Varda tourne
plusieurs documentaires politiques :
«Salut les Cubains» (1963), «Black
Panthers» (1968), le film collectif
«Loin du Vietnam» (1967)… Elle
embrassera aussi la cause féministe
avec «L’une chante, l’autre pas»
(1977) qui a pour sujet l’avortement.
Qu’elle filme un artiste hippie à San
Francisco («Oncle Yanco», 1967) ou
les muralistes à Los Angeles («Mur
Murs», 1981), elle fait preuve de la
même curiosité. En parallèle, elle
enrichit sa galerie de portraits au fil
de ses reportages et photographie
avec autant de passion les veuves de
Noirmoutier que ses amis artistes. Sa
fibre sociale s’exprime dans «Sans
toit ni loi», Lion d’or à Venise en
1985, qui vaudra un César à Sandrine
Bonnaire. Le film retrace, en un long
flash back, les derniers jours d’une
jeune marginale, retrouvée morte de
froid dans un fossé.