Cinéma : le mouvement des «gilets jaunes» s’invite en mode comique à la Berlinale

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Le mouvement des «gilets jaunes» s’est invité lundi en mode comique à la Berlinale, avec «Effacer l’historique» du duo français Kerven-Delépine, sur trois anti-héros partis en guerre contre les géants du numérique. A l’écran d’abord, avec l’histoire de trois voisins qui se sont rencontrés deux ans plus tôt sur un rond-point, un des lieux de mobilisation du mouvement social, et en conférence de presse où l’actrice Corinne Masiero arborait fièrement un tricot jaune sans manches. Un clin d’oeil assumé à l’objet devenu le symbole du mouvement né en novembre 2018, sur fond de hausse des prix du carburant. «Je pense qu’on est tous des gilets jaunes, à un moment on se rend compte qu’il faut ouvrir sa gueule. Ici, ailleurs, en Europe. Et ça bouge», a lancé l’actrice connue pour son franc-parler et ses engagements à gauche. Le sujet du film, c’est «le rouleur compresseur de la société actuelle», a renchéri Benoît Delépine, un des deux réalisateurs. Jusqu’ici, le cinéma ne s’était pas vraiment emparé du sujet: hormis un documentaire («J’veux du soleil» en 2019 du député insoumis François Ruffin) et un projet du vétéran de la Nouvelle vague, Jean-Luc Godard, les gilets jaunes n’avaient pas encore eu le droit à leur film. C’est chose faite avec le duo formé par Benoît Delépine et Gustave Kerven, cinéastes insolents et contestataires («Louise Michel», «Mammuth» pour lequel ils étaient déjà venus à la Berlinale en 2010). Pour leur 10ème long métrage, en lice pour l’Ours d’or, ils ont réuni à l’écran l’humoriste Blanche Gardin, en mère de famille victime d’un chantage à la sextape, Denis Podalydès en veuf surendetté et Corinne Masiero en chauffeur de VTC désespérant de sa note professionnelle. Ecrasés par leurs problèmes d’argent, ces trois voisins passent leur temps sur leurs portables à tenter de revendre des objets, à répondre aux sollicitations de démarcheurs appelant du bout du monde, à comparer les tarifs des mutuelles ou à appeler des numéros verts surtaxés. Jusqu’au moment où ils décident de ne plus subir et de s’en prendre directement aux géants du numérique, avec le personnage de Blanche Gardin s’envolant pour la Californie tenter de récupérer sa sextape. «On est réellement handicapés par le numérique», confesse Benoît Delépine, pour expliquer la naissance du projet. Avec son compère, il s’est appuyé sur notre rapport au monde numérique pour brosser un tableau très actuel, entre ubérisation du travail, exploitation des données personnelles, développement de l’intelligence artificielle… Avec beaucoup d’absurde et de dérision. «On a pu croire que le thème de la vie privée est minime par rapport à d’autres problèmes plus importants, mais il est représentatif d’un cercle vicieux dans lequel on tombe. Les Gafa sont d’immenses sociétés qui contrôlent le monde et ne paient pas d’impôts», soulève Gustave Kerven. Evoquant une époque où les «individus sont forcés de donner en pâture leur vie privée au monde entier», l’humoriste Blanche Gardin met en évidence la difficulté de ne pas «faire de vagues» car «personne n’est irréprochable». «J’ai eu un sentiment de compassion» pour mon personnage, dit-elle. La question de la protection de la vie privée s’est invitée récemment dans la campagne des municipales pour la ville de Paris, avec le candidat de la majorité qui a renoncé, à un mois du 1er tour, après la diffusion d’une vidéo à caractère sexuel. «Le fait que les outils technologiques soient aussi ludiques fait qu’il y a eu un changement anthropologique», estime l’humoriste, à l’affiche depuis le début de l’année de deux films parlant du le monde numérique («Selfie» et «#JeSuisLa»). «Aujourd’hui on porte tous des caméras de surveillance, on est devenus les instruments de contrôle de tout le monde».