France Télécom: au procès, un documentaire de Serge Moati qui dérange

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France Télécom: au procès, un documentaire de Serge Moati qui dérange 

Le journaliste Serge Moati, à qui avait été commandé en 2009 un documentaire sur la réussite de France Télécom, a été «rattrapé par l’Histoire»: ce film inédit, tourné au pic de la crise dans l’entreprise, a été diffusé vendredi au tribunal, au grand dam des prévenus. «C’est comme dans un cinéma: le silence est requis dans la salle!», déclare la présidente du tribunal, Cécile Louis-Loyant, avant d’éteindre les lumières. L’ex-PDG Didier Lombard avait commandé ce film à Serge Moati au printemps 2009. Ce devait être «un film d’entreprise», montrant les réussites d’un fleuron français; le résultat, «France Télécom, chronique d’une crise», est bien différent. «M. Moati a trahi ma confiance», se plaint au tribunal Didier Lombard. Le documentariste a posé ses caméras à France Télécom à l’été 2009, alors que les suicides de salariés faisaient la Une des médias. Il est allé à la rencontre d’employés et a interrogé les ex-dirigeants, qui sont jugés depuis le 6 mai, dix ans après la crise, pour «harcèlement moral». De ce film, on peut retenir des mots de salariés. «J’étais très fière de travailler aux PTT. Mais maintenant, quand on me demande où je travaille, je dis dans une société de téléphonie», dit l’une. «On a tout donné à France Télécom. Je suis passionnée par mon travail: il n’y a pas que les grands PDG qui se passionnent pour leur boulot, il y a aussi les petites gens avec les petites payes», dit une autre employée, salariée sur le site de Marignane où les effectifs avaient fondu. Serge Moati s’est rendu sur des plateformes téléphoniques, où ont été affectés de nombreux techniciens et même des managers. «J’ai le sourire, aucun problème», dit l’une. Mais son voisin explique «avoir été mis ici» après 33 ans d’expérience. «J’ai honte de ne plus être reconnu dans mon travail», dit-il. Une salariée de Marseille lit la lettre posthume d’un collègue qui s’est suicidé: «il s’est étouffé avec des sacs plastique», dit-elle en pleurant. «Si tu veux être un bon manager, il faut forcer à partir», explique un salarié. «La technique était de dégoûter les gens», assure un médecin du travail. 

Cynisme ou incompétence ? Dans le film, Didier Lombard s’interroge sur la possibilité de «faire de l’humain et de l’économie à même temps». «On a poussé le ballon un peu trop loin», lâche-t-il, des propos qu’il n’a jamais tenus devant le tribunal. Quand la présidente l’interroge sur cette formule, il affirme qu’il y avait un «peut-être» dans la phrase. «J’étais en période d’analyse. Le dossier était ouvert. Je n’avais pas la conclusion». Un avocat de la partie civile le reprend: non, il n’y avait pas de «peut-être» dans la phrase. L’ex-DRH Olivier Barberot reconnaît devant la caméra: «Je n’ai pas mesuré, comment dire, la profondeur» de la crise. «A aucun moment je n’ai senti que ce thème des risques psycho-sociaux devenait le plus important», complète-t-il devant le tribunal. Dans le documentaire, un médecin du travail s’interroge pour savoir dans quelle mesure les dirigeants étaient incompétents ou cyniques. «Ce n’est certainement pas du cynisme. C’est monstrueux de dire ça», s’énerve Olivier Barberot au tribunal. «Je trouve scandaleux qu’on puisse imaginer qu’on ait mis en place une politique pour déstabiliser les collaborateurs». «Il n’y a pas eu de complot, de volonté de pousser les gens au suicide», renchérit Nicolas Guérin, secrétaire général d’Orange, qui représente France Télécom au procès. «On a cru que la garantie de l’emploi permettrait de rassurer les gens par rapport aux changements qu’on devait opérer. Évidemment on s’est trompé», poursuit-il. «On n’a pas su accompagner les plus fragiles», ajoute-t-il.