France Télécom: les prévenus continuent de rejeter toute responsabilité

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Les ex-dirigeants de France Télécom ont-ils mis en place une politique visant à déstabiliser les salariés? Leur procès, qui est à mi-parcours, a permis à plusieurs victimes de raconter leur souffrance, mais les prévenus continuent de rejeter toute responsabilité. Le procès, qui s’est ouvert le 6 mai et s’achèvera le 12 juillet, est inédit: c’est la 1ère fois qu’une entreprise du CAC 40 est jugée pour «harcèlement moral». Comparaissent également l’ex-PDG, l’ex-numéro 2, l’ex-DRH et 4 autres anciens responsables jugés pour «complicité». A la barre, les témoignages se succèdent, donnant une idée précise du travail qui devient un cauchemar, qui fait sombrer des employés, pas forcément les plus faibles mais souvent ceux qui sont le plus attachés à l’entreprise, dans la dépression. En permettant aux salariés ou à leurs proches de raconter leur souffrance, les 5 semaines de procès auront au moins eu un effet cathartique. Le tribunal a ainsi entendu la veuve de Jean-Marc Régnier, qui s’est donné la mort en mai 2008. Le technicien dépannait les lignes analogiques des particuliers, mais la révolution technologique, l’arrivée de l’ADSL, a bouleversé sa vie professionnelle. Jean-Marc Régnier a perdu pied dans les formations. Dans le procès, il a beaucoup été question de mutations fonctionnelles ou géographiques forcées, de baisses de rémunération, de mails répétés incitant les salariés au départ. Mais aussi de managers qui se retrouvaient sans équipe du jour au lendemain. En 2006, Didier Lombard s’était engagé à faire partir 22.000 employés en 3 ans, sur un total de 120.000 (dont une majorité de fonctionnaires qui ne pouvaient donc pas être licenciés). Les départs devaient être «volontaires», «naturels», selon les prévenus. Mais les ex-dirigeants ont-ils en réalité, pour atteindre cet objectif, mis en place une politique de «harcèlement moral» à grande échelle? «Ce harcèlement moral, il faut le démontrer avec ce qu’il y a dans le dossier», a souligné jeudi l’avocate de la défense Frédérique Baulieu. Il est défini dans le code pénal comme «des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail». Il est ici question de harcèlement moral institutionnel, partant du sommet et se propageant dans toute l’entreprise. Il faut donc précisément comprendre le rôle de chacun des prévenus. Et après 5 semaines de procès, et des heures passées devant de multiples organigrammes, on en est loin. «Vous l’avez compris, c’est une organisation complexe», a résumé une prévenue, Brigitte Dumont. La présidente Cécile Louis-Loyant n’a pas caché son agacement: «Mais à la fin qui faisait quoi? Qui savait quoi?», «Si ce n’est pas vous, c’est qui?». «C’était traité au niveau local», a répondu à plusieurs questions Louis-Pierre Wenès, l’ex-numéro 2. Et encore: «Je ne connais pas le détail de ce cas d’espèce», a dit l’ex-DRH Olivier Barberot. Pour la partie civile, la confusion ainsi entretenue est une stratégie de défense. Sans oublier le vocabulaire inaccessible aux non-initiés: «Il y a un split qui a été fait au niveau de la direction fonctionnelle», «Le CSC était en relation directe avec la direction métier», … Parmi les sujets évoqués, la part variable des cadres: était-elle indexée sur le nombre de départs de salariés, comme l’affirment de nombreuses parties civiles? Mais là encore, après des heures de débat, la confusion régnait. Louis-Pierre Wenès a reconnu qu’il y a eu de la souffrance: «Quand on fait des changements, c’est forcément difficile». Mais il conteste tout «globalisation» de cette souffrance. «Je ne crois pas que le mal-être ait été généralisé» dans l’entreprise, a renchéri l’ex-PDG Didier Lombard. Il en veut pour preuve le succès de France Télécom: «un groupe qui aurait eu un tel malaise n’aurait pas réussi comme il l’a fait». Les prévenus encourent 15.000 euros d’amende et un an de prison.