Justine Triet remporte le César de la meilleure réalisation 

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On n’arrête plus Justine Triet. La cinéaste d’»Anatomie d’une chute» est devenue vendredi soir à 45 ans la deuxième femme de l’histoire à décrocher le César de la meilleure réalisation. Réalisatrice de quatre films qui sont autant de portraits de femmes, elle avait déjà marqué l’histoire du Festival de Cannes en devenant en mai la troisième réalisatrice à décrocher la Palme d’or. Et ce, en imposant sa patte, aussi chaleureuse et spontanée que sans concession: plutôt que de triompher, elle avait mis les pieds dans le plat et profité de la tribune cannoise pour défendre le modèle français de soutien au cinéma face au libéralisme. Sans l’exception culturelle, «je ne serais pas là aujourd’hui», lâche-t-elle en recevant la Palme, dénonçant la volonté supposée du pouvoir de «casser» ce modèle. Le gouvernement de l’époque dénonce une sortie «ingrate et injuste» et le président de la République, Emmanuel Macron, s’était abstenu de lui adresser ses félicitations. 

«Fierté» : Neuf mois plus tard, le visage souriant de Justine Triet s’affiche au milieu des plus grands noms du cinéma hollywoodien, comme Martin Scorsese et Christopher Nolan, nommés comme elle pour l’Oscar de la meilleure réalisation. M. Macron a finalement dit sa «fierté» après les deux Golden Globes décrochés par «Anatomie d’une chute» en janvier. Et Justine Triet s’est imposée comme l’étendard d’un nouveau cinéma d’auteur français porté par des réalisatrices. Passionnée par les luttes et les moments de tension sociale, Justine Triet est née le 17 juillet 1978 à Fécamp (Seine-Maritime). Elle grandit dans la capitale. «Ma mère a eu une vie assez complexe, travaillait et élevait trois enfants, dont deux n’étaient pas les siens. Mon père était très absent», raconte-t-elle. A 20 ans, elle entre aux Beaux-Arts de Paris avec la volonté de devenir peintre. Elle se consacrera finalement à la vidéo et au montage. Après un premier documentaire sur les manifestations étudiantes contre le Contrat premier embauche (CPE), en 2007, elle réalise un premier long-métrage, «La bataille de Solférino», tourné en pleine foule le jour du second tour de la présidentielle française. Consommatrice assidue de séries, Justine Triet se voit consacrée avec «Victoria» (2016), porté par Virginie Efira en mère célibataire et avocate pénaliste en pleine crise de nerfs. 

«Art du collectif» : Elle signe à nouveau avec Efira pour «Sibyl», où l’actrice incarne une romancière reconvertie en psychanalyste. Elle y met aussi en scène Sandra Hüller, une actrice allemande qui a le même âge qu’elle et dont le rôle principal dans «Anatomie d’une chute» lui vaut une nomination aux Oscars. «Justine ne travaille pas comme les autres, elle fait vraiment du cinéma un art du collectif. Ça se fait ensemble même si, à la fin, c’est elle qui tranche», décrit sa fidèle productrice, Marie-Ange Luciani. Dans la tribu Triet, on compte aussi son compagnon, l’acteur et réalisateur Arthur Harari, avec lequel elle a coécrit «Anatomie d’une chute». Chez elle, «tout passe par le jeu d’acteur. Elle part des prises, et de la matière, pour voir où ça l’amène. Elle est très sensible aux accidents, donc c’est beaucoup de laboratoire, de recherche», complète son monteur, Laurent Sénéchal. Si Justine Triet se dit «instinctive», son cinéma, qui ne laisse rien au hasard, est très réfléchi, «questionnant beaucoup les rapports entre les hommes et les femmes qui sont au centre de notre vie aujourd’hui». «Je n’ai pas attendu #MeToo pour que la personne qui vit avec moi travaille presque plus que moi avec les enfants à la maison», soulignait-elle avant Cannes, recevant sans chichis, autour de la table de la cuisine de son appartement parisien. «Je m’organise pour ne pas sacrifier mes ambitions.»