Montrer les caricatures ou pas? Les journalistes intervenant en milieu scolaire s’interrogent

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Montrer les caricatures ou pas ? Frappés par le meurtre sauvage du professeur Samuel Paty, les journalistes et autres professionnels intervenant en milieu scolaire entendent renforcer leur présence dans les salles de classe mais s’interrogent sur le procédé. Cinq ans après l’électrochoc de l’attentat qui a décimé la rédaction de «Charlie Hebdo», l’assassinat de Samuel Paty, décapité pour avoir montré des caricatures du journal représentant Mahomet, a poussé nombre de reporters à proposer leurs services aux enseignants, sur les antennes ou les réseaux sociaux. Mais chez ceux qui interviennent déjà en milieu scolaire, l’heure est parfois au doute. «Difficile de savoir si l’on doit continuer à montrer ces caricatures dans les collèges et lycées», explique la journaliste Emilie Cochaud, bénévole de l’association La Chance, qui promeut la diversité dans les médias et mène depuis 2 ans des actions d’éducation à l’information pour développer l’esprit critique. «Cela relève d’une décision personnelle, qui me laisse pour l’instant assez démunie, comme beaucoup d’autres collègues», déplore la journaliste. Autre «certitude: il va falloir en débattre avec les élèves», estime la bénévole, qui personnellement n’a jamais montré ces dessins, la circulation des «fake news» ayant ces derniers temps davantage focalisé l’attention que «la liberté d’expression». Comme pour Charlie, «il y aura inéluctablement un avant et un après», résume Serge Barbet, le directeur délégué du Clemi, structure de l’Education nationale chargée de former les profs à l’éducation aux médias, qui coordonne chaque année en mars la semaine de la presse à l’école. Pas question de «renoncer à travailler sur les caricatures, une liberté d’expression fondamentale qui doit être acceptée par» tous «quelle que soit leur religion, leur fonction», comme on l’explique aux élèves, pas toujours armés pour appréhender un genre très codé, souligne M. Barbet. Mais pas question non plus de faire irruption «demain» dans les établissements en brandissant des caricatures du prophète, «sans pédagogie ni formation» de l’intervenant, prévient-il. «Attention à ne pas s’enfermer dans un piège où notre seul symbole, pour montrer qu’on est libres, serait de sortir ces caricatures», abonde le dessinateur Kak, président de l’association «Cartooning for peace», créée par Plantu et Kofi Annan en 2006, qui forme des dessinateurs à intervenir en milieu scolaire et en prison. «Je ne dis pas qu’il ne faut pas les publier, mais qu’il faut varier nos manières d’aborder la question», ajoute Kak. Pour traiter Charlie, souvent source d’inquiétudes chez les profs, le journaliste Lucas Roxo, co-fondateur du collectif La Friche, soumet aux élèves deux «articles du «Monde», l’un disant que les caricatures du prophète sont islamophobes, l’autre que «Charlie Hebdo» ne l’est pas» et s’appuie sur des jeux, explique-t-il. Il a notamment organisé un «faux procès» impliquant des collégiens dans les rôles de juge, d’avocat… pour leur faire comprendre que l’hebdomadaire ne peut pas être «condamné pour incitation à la haine raciale» en vertu du droit français, sans les braquer. Soucieuse d’aller plus loin, la Chance aimerait à l’avenir «associer les parents à son travail», selon Emilie Cochaud. Un chantier d’autant plus justifié que Samuel Paty a été la cible d’une cabale lancée par un parent d’élève sur les réseaux sociaux. En attendant, les formateurs pourront se tourner vers le kit pédagogique qui sera mis en ligne le 2 novembre par le CSA, a annoncé son président Roch-Olivier Maistre. Co-produit avec l’académie de Créteil, il portera sur 3 thèmes: l’égalité entre les femmes et les hommes, la diversité et la lutte contre les discriminations, et… la liberté d’expression.