Telecom Italia au centre de querelles politiques

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Après l’enterrement d’Alitalia, remplacée par une jeune pousse, le chef du gouvernement italien Mario Draghi devra trancher le sort d’un autre fleuron national, Telecom Italia (TIM), convoité par le fonds américain KKR, un sujet explosif qui divise la coalition hétéroclite au pouvoir. Si la Ligue (extrême droite) de Matteo Salvini veut empêcher que Telecom Italia soit «bradé», victime de la «spéculation financière», le Parti démocrate (centre gauche) a assuré qu’il allait «évaluer l’offre du fonds américain sans parti pris», tout en réclamant des «garanties précises». Vivendi, premier actionnaire de Telecom Italia avec une part de 23,75%, a assuré n’avoir «aucune intention de céder sa participation» dans l’opérateur italien, sans pour autant fermer la porte à un éventuel ralliement en cas de relèvement de l’offre. La proposition de KKR valorise l’opérateur italien à 10,8 milliards d’euros, soit 0,505 euro l’action, alors que Vivendi était entré à son capital à partir de 2015 à 1,2 et 1,4 euro par action, dont la valeur a été ramenée à 1,071 euro après dépréciations. Si Vincent Bolloré, patron de Vivendi, compte sur le gouvernement italien pour contrecarrer le projet de KKR, son soutien à la campagne d’Eric Zemmour, candidat d’extrême droite à la présidentielle en France, pourrait jouer en sa défaveur. «Ce n’est pas un financier comme les autres, mais le principal soutien d’Eric Zemmour, un protagoniste de la politique française au profil inquiétant» et ancien chroniqueur de la chaîne de télévision ultra-conservatrice CNews créé par Vivendi, a asséné ainsi le secrétaire général du Parti démocrate, Enrico Letta. Au-delà des querelles politiques, le gouvernement ferait mieux «d’évaluer les projets d’investissement de KKR et sa capacité à améliorer les infrastructures», juge Massimo Colombo, professeur d’économie de l’innovation à l’Ecole polytechnique de Milan. «KKR a des chances de convaincre le gouvernement italien du bien-fondé de ses projets et pourrait s’avérer plus efficace que Vivendi, qui a une grande part de responsabilité dans le déclin de Telecom Italia et notamment la baisse de son titre boursier», a-t-il déclaré. L’Etat est présent au capital de Telecom Italia à travers une part de 9,81% de la Caisse italienne des dépôts (CDP). Le gouvernement peut s’opposer à une reprise de TIM par KKR, en recourant au «golden power», qui lui confère des pouvoirs spéciaux dans des secteurs considérés comme stratégiques pour le pays. Pour l’heure, Mario Draghi assure n’avoir pas fait son choix. «Nous sommes encore dans les toutes premières étapes où beaucoup de choses doivent être évaluées», a-t-il nuancé la semaine dernière devant la presse. «C’est une décision d’extrême importance», a-t-il fait valoir. Privatisé en 1997 par le gouvernement de Romano Prodi, Telecom Italia a assisté tout au long de son histoire à une valse continue de ses actionnaires et aussi de ses dirigeants. Le dernier en date, Luigi Gubitosi, a jeté l’éponge vendredi, poussé vers la sortie par Vivendi. Depuis sa privatisation, l’opérateur traîne le poids d’une dette nette trop lourde, qui a atteint 22,5 milliards d’euros fin septembre, et a enchaîné cette année de piètres résultats financiers. Comme Alitalia, qui a dû mettre la clef sous la porte en octobre en raison de ses difficultés financières chroniques, le sort de Telecom Italia agite la classe politique et les syndicats. Car le secteur des télécommunications est hautement sensible, l’Italie étant en retard sur le plan numérique par rapport au reste de l’UE, en termes de réseau fixe. Pour combler cet écart, Mario Draghi compte sur les financements du plan de relance européen, une manne qui intéresse désormais des fonds comme KKR. Rome prévoit quelque 34 milliards d’euros au chapitre de la «numérisation et l’innovation», dont 6,3 milliards pour les «réseaux ultra-rapides» afin de permettre à toute la péninsule de bénéficier d’une connexion internet de dernière génération, sans zones blanches.