Trois journalistes de Radio France et Disclose entendus par la DGSI

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Trois journalistes de Radio France et Disclose ont été entendus mercredi en audition libre par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour atteinte au secret de la défense nationale lors d’une émission en 2018 portant sur des soupçons de trafic d’influence dans l’armée. Benoît Collombat et Geoffrey Livolsi, auteurs de l’enquête «Transport aérien: soupçons de trafic d’influence dans l’armée» française, ont été convoqués à 10h00 en audition libre en compagnie de Jacques Monin, directeur des enquêtes et de l’investigation de Radio France. L’audition de chacun a duré d’une heure à une heure et demie, dans les locaux de la DGSI à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Après avoir fait une déclaration expliquant que les informations qu’ils avaient révélées étaient d’intérêt public et concernaient de l’argent public, ils ont fait valoir leur droit au silence en rappelant l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme sur la protection des sources, a relaté Geoffrey Livolsi. «On espère que la DGSI ne va pas devenir le lieu naturel pour questionner des journalistes», a réagi son avocate, Me Virginie Marquet. «Ce sont des justiciables comme les autres sauf quand ils sont dans leur mission d’information du public sur un sujet d’intérêt public qui n’est pas contestable dans le cas présent», a-t-elle ajouté. Ils ont été entendus dans le cadre d’une information judiciaire ouverte en 2018 à Paris à la suite d’une plainte avec constitution de partie civile déposée par un ancien membre des forces spéciales dont le nom était mentionné dans leur enquête. Diffusée dans l’émission «Secrets d’info» sur France Inter et sur internet, cette enquête révélait que le Parquet national financier (PNF) enquêtait sur des soupçons de favoritisme lors de contrats de sous-traitance du transport aérien conclus avec l’armée française. «Ce n’est pas une poursuite du procureur ou du ministère de la Défense mais d’une personne évoquée qui estime qu’on a méconnu l’anonymat dont elle devait bénéficier en vertu du secret défense», a rappelé Me Basile Ader, qui a assisté les journalistes de Radio France. «On maintient que cette enquête (journalistique) était d’intérêt public. Cette enquête a prospéré et a été élargie aux infractions de corruption et prise illégale d’intérêt», a rappelé Jacques Monin. «A aucun moment nous n’avons mis en danger un membre des forces spéciales intervenant sur le terrain et à aucun moment nous n’avons cité les forces spéciales», a-t-il ajouté. Cette enquête est achevée et le PNF a adressé aux mis en cause les infractions qu’il entendait retenir, a indiqué une source judiciaire. Dans une note de synthèse, le parquet financier envisage des poursuites devant le tribunal correctionnel pour dix personnes physiques et la société International chartering systems (ICS, spécialisée dans l’affrètement et l’organisation des transports). Les infractions retenues en fonction des personnes sont: favoritisme lors de passation ou de l’exécution de marchés, détournement de fonds publics, ou corruption active et passive, prise illégale d’intérêt pour des faits commis entre 2010 et 2018. Parmi les mis en cause figurent des responsables au ministère de la Défense dont le commandant et le chef d’état-major du Centre de soutien des opérations et des acheminements (CSOA) au moment des faits. L’ancien chef d’Etat-major est également soupçonné de violation du secret professionnel et de prise illégale d’intérêt. Sont aussi concernés le président et la directrice administrative d’ICS. La convocation de journalistes à la DGSI a suscité des inquiétudes sur la liberté d’informer. Les «journalistes doivent pouvoir protéger leurs sources confidentielles, travailler et rapporter des informations librement en matière de défense et de sécurité nationales», avait estimé lundi dans un communiqué le Comité de protection des journalistes (CPJ), demandant à la DGSI de renoncer à cette audition.