Au Soudan du Sud, plus jeune pays du monde aux prises avec un regain de tensions dans plusieurs régions, des journalistes tirent la sonnette d’alarme sur le risque qu’une nouvelle loi sur la cybersécurité soit utilisée pour étouffer la presse. Le gouvernement s’est pour sa part félicité d’un texte «historique» promulgué cette semaine, assurant qu’il fixe un cadre juridique pour protéger «les individus, les institutions et les infrastructures nationales contre les cybermenaces» afin de «répondre aux réalités de l’ère numérique». Plusieurs journalistes ont néanmoins exprimé des inquiétudes quant à l’utilisation abusive de la loi, dressant un parallèle avec la loi pour la sécurité nationale «qui restreint la liberté de la presse depuis l’indépendance», selon les termes du journaliste multimédia Woja Emmanuel Wani. «Ayant travaillé dans un environnement médiatique hostile marqué par des ingérences illégales dans le travail journalistique, des arrestations sans mandat et, dans certains cas, le meurtre de journalistes dans l’impunité la plus totale, cette loi suscite de graves inquiétudes», explique-t-il. Le Soudan du Sud est miné par la guerre civile, la pauvreté et la corruption depuis qu’il a déclaré son indépendance du Soudan en 2011. Les violences se sont intensifiées ces dernières semaines dans le pays entre les partisans du président Salva Kiir et ceux de son rival de longue date Riek Machar, principalement dans l’État de Jonglei (centre-est), où au moins 280.000 personnes ont été déplacées, selon l’ONU. Selon la dernière version de la loi sur la cybersécurité, la publication de fausses informations «dans l’intention de diffamer, menacer, insulter, tromper ou induire en erreur» est désormais passible de jusqu’à cinq ans de prison. Des reportages exposant la corruption pourraient «être interprétés comme de la «diffusion de fausses informations», simplement parce que certains responsables n’aiment pas être soumis à un examen critique», souligne Morris Doga, un journaliste de la presse écrite, tandis que les réseaux sociaux pourraient devenir «un piège plutôt qu’une plateforme de communication». La loi autorise en outre l’interception des communications électroniques dans les cas touchant à la sécurité nationale. Une disposition risquant de «légaliser la surveillance, contrôler les communications, exiger l’accès aux appareils et intercepter des conversations privées», estime encore M. Doga.
Le porte-parole du gouvernement, Ateny Wek Ateny, a assuré lors d’une conférence de presse jeudi que la loi «vise les abus, et non le journalisme». Le responsable a toutefois souligné qu’»insulter quelqu’un personnellement n’est pas de la liberté d’expression, c’est un abus. Les représentants du gouvernement sont des êtres humains». La semaine dernière, le vice-ministre de l’Information David Yau Yau avait appelé les journalistes à «adopter le langage» du gouvernement pour éviter les «problèmes». «Nous vivons dans un pays où les individus interprètent souvent la loi selon leur propre compréhension», s’inquiète Manyang David Mayar, journaliste indépendant et ancien pigiste pour la radiotélévision gouvernementale américaine Voice of America. Lui raconte que ses articles d’actualité ont été interprétés comme des textes «anti-régime». «Je crains que cette loi, même si elle part d’intentions positives, ne soit utilisée à mauvais escient pour réprimer l’opinion publique», s’inquiète-t-il. Le Soudan du Sud pointe à la 109e place (sur 180 pays) du classement de l’ONG Reporters sans frontières de la liberté de la presse dans le monde.



































