À l’occasion du FIPA, Antonio Grigolini, directeur de l’unité documentaire de France Télévisions, détaille la profonde mutation éditoriale engagée par le groupe. Streaming First, écriture du récit, hybridation des formes, transparence autour de l’IA, nouveaux usages : un échange dense et stratégique sur l’avenir du documentaire de service public.
MEDIA +
Quel axe souhaitez-vous accentuer sur les documentaires ?
ANTONIO GRIGOLINI
Nous constatons que nous entrons dans un véritable moment de pivot éditorial. Ce pivot doit nous amener à fonctionner selon un modèle Streaming First. Delphine Ernotte et Stéphane Sitbon-Gomez l’ont largement exposé : cela concerne évidemment l’ensemble du groupe, et donc pleinement le documentaire.
MEDIA +
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ce «Streaming First» ?
ANTONIO GRIGOLINI
Il y a d’abord un constat très clair. En 2025, tous nos succès linéaires ont été des succès délinéarisés : nos documentaires enregistrent 60 millions de vidéos vues en 2025 en délinéaire, contre 45 millions en 2024. Une année record (+31% vs 2024). Et inversement, tous nos succès délinéarisés ont ensuite trouvé leur public en linéaire. Il existe donc aujourd’hui une très forte corrélation entre les deux modèles. On observe d’ailleurs le même phénomène que celui déjà très visible en fiction. Quand on regarde nos réussites récentes – «Le Choix de Sonia», «Le Procès Klaus Barbie», «1939-1945 – Et le monde bascule» – elles dessinent toutes un chemin clair vers ce pivot éditorial.
MEDIA +
Quelles priorités cela implique-t-il dans la fabrication des films ?
ANTONIO GRIGOLINI
La 1ère priorité, c’est le récit. Le récit véritable. La capacité d’un film ou d’une série à donner rapidement envie de voir la suite, à offrir une bonne raison d’aller jusqu’au bout. C’est cela, très concrètement, le récit. Et ce n’est absolument pas contradictoire avec la connaissance ou le savoir. La science comme l’histoire fonctionnent par intrigue. Les historiens eux-mêmes le disent : on avance par processus, par des tensions, des cheminements. Tenir le spectateur en haleine n’est donc pas une concession, c’est une manière différente de transmettre. Deuxième point : nous devons expliciter clairement le point de vue.
MEDIA +
C’est-à-dire ? Vous parlez de communication ?
ANTONIO GRIGOLINI
Non, dans le film lui-même. Le documentaire est une affaire de point de vue. Celui du réalisateur ou de la réalisatrice doit être compréhensible très vite. Pourquoi me parle-t-on ? Pourquoi me propose-t-on ce film ou cette série ? Il ne s’agit pas forcément d’ajouter du commentaire – je ne plaide absolument pas pour du commentaire partout – mais le pacte avec le spectateur doit être clair dès les premiers instants. Sur une plateforme, le choix se fait immédiatement. La concurrence est littéralement infinie. Il faut donc que le public comprenne très rapidement ce qu’on lui propose. Troisième point: montrer les coutures.
MEDIA +
Que voulez-vous dire par là ?
ANTONIO GRIGOLINI
Le documentaire est aujourd’hui de plus en plus hybride. Si vous regardez «Le Choix de Sonia», «L’affaire d’Outreau» ou encore notre film sur le procès Patrick Henry, vous voyez cette hybridation entre documentaire, fiction, théâtre. Mais il ne suffit plus de la pratiquer : il faut aussi l’expliquer. Montrer au spectateur comment on fabrique le récit. Dans «Le Choix de Sonia», par exemple, c’est la vraie Sonia qui raconte son histoire à l’actrice qui va ensuite l’incarner. Le film montre ce dialogue, cette fabrication. C’est utile, et c’est passionnant. C’est exactement la même logique lorsque nous utilisons des images issues de l’IA générative. L’enjeu n’est pas seulement d’utiliser ces images, mais de montrer comment elles sont produites. D’où viennent-elles ? Sur quelles traces historiques, archéologiques, documentaires reposent-elles ? Pourquoi cette représentation et pas une autre ? Cette transparence est indispensable pour maintenir la confiance. Enfin, quatrième axe : sortir des cases.
MEDIA +
Les rendez-vous linéaires n’ont-ils plus la même force structurante ?
ANTONIO GRIGOLINI
Exact ! Les usages évoluent, la consommation linéaire s’effrite – parfois lentement. Ce n’est plus la case qui fait repère, mais l’unicité de chaque film et sa capacité à résonner avec le public dans un contexte donné, bien au-delà du jour ou de l’heure de diffusion. Quand on analyse nos succès récents, très souvent, leur performance n’a rien à voir avec leur case. C’est le contenu, et le moment social dans lequel il s’inscrit, qui fait la différence.
MEDIA +
Les documentaires sont de plus en plus pensés comme des séries. Pourquoi ce choix ?
ANTONIO GRIGOLINI
Oui, nous avons clairement accéléré sur ce point. Quand on regarde nos succès récents, beaucoup sont des séries documentaires. Il n’y a aucune mécanicité, mais la série permet de travailler le récit dans la durée, de créer une tension, une attente. Cela dit, un bon unitaire nous rendra toujours heureux. En revanche, on observe aujourd’hui une certaine érosion d’un mode de construction très utilisé auparavant: le film par blocs, par tressage, sans réelle nécessité narrative. Ce type de construction a désormais du mal à émerger.
MEDIA +
L’IA ouvre des perspectives inédites. Comment encadrez-vous ces usages?
ANTONIO GRIGOLINI
Nous travaillons à partir de plusieurs principes fondamentaux. Le premier est la transparence vis-à-vis du public. Le spectateur doit connaître le statut de chaque image. Il doit savoir si l’intelligence artificielle a été utilisée, à quel moment, avec quels outils, et pourquoi. Cette transparence est indissociable de la responsabilité : vis-à-vis du public, mais aussi vis-à-vis de la filière. Quels métiers sont concernés? Quelles limites pose-t-on ? Quel est le statut juridique des images générées? Enfin, il y a le principe de créativité. L’intelligence artificielle nous intéresse uniquement si elle permet d’inventer de nouvelles formes, pas de dupliquer l’existant. Lorsqu’une archive réelle existe, un documentaire doit aller chercher l’archive réelle. Nous y sommes extrêmement attachés.
MEDIA +
Auriez-vous un exemple?
ANTONIO GRIGOLINI
Nous développons un projet baptisé «Apocalypse Civilisation», consacré à l’histoire ancienne. Il racontera la bataille d’Actium, qui marque la fin de la République romaine. L’intelligence artificielle y sera utilisée avec un principe clair : toujours montrer d’où l’image est générée, comment et pourquoi.



































