Désenchantés, de plus en plus de journalistes abandonnent le métier pour fuir les cadences infernales à l’ère du numérique

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Quinze ans, c’est la durée moyenne d’une carrière journalistique en France. Ils sont de plus en plus nombreux à abandonner le métier qui les a fait rêver pour fuir la précarité et les cadences infernales à l’ère du numérique. Dans un livre intitulé «Hier, journalistes. Ils ont quitté la profession», le sociologue des médias, Jean-Marie Charon, chercheur au CNRS et à l’IHESS et Adénora Pigeolat, chercheuse à l’université Le Havre-Normandie, tentent d’analyser le phénomène. Les chiffres parlent d’eux mêmes: le nombre de journalistes titulaires de la carte de presse était de 34.132 en 2020, contre 37.392 en 2009, année la plus faste, soit un recul de 9,55%, selon le baromètre social présenté par M.Charon à l’occasion des Assises du journalisme qui se tiennent à Tours jusqu’à vendredi. Et 2020, période du grand confinement dû à la crise sanitaire qui a entraîné plusieurs plans sociaux, dépôts de bilan et gels des embauches, a été marqué par une nette baisse: 389 cartes de presse en moins, soit le plus fort recul depuis 2015-16. Pour tenter de comprendre ce phénomène du désenchantement, M. Charon et Mme Pigeolat ont interrogé une cinquantaine d’anciens journalistes ou de journalistes en cours de reconversion, dans toutes les régions françaises, Antilles et Réunion comprises. Ce qui frappe tout d’abord, c’est la proportion assez importante de jeunes (35 ans ou moins). «Ces départs interpellent d’autant plus que la profession a plutôt vieilli ces dernières décennies (moyenne 44,7 ans)», notent les auteurs. «Légèrement plus nombreux, les quadragénaires (…) et un petit nombre de personnes ont dépassé les cinquante ans», ajoutent-ils. En majorité, ce sont les femmes qui tournent le dos à la profession: «Elles représentent deux personnes sur trois du panel interviewé». Parmi ceux qui sont partis, beaucoup ont connu des périodes de précarité (piges, CDD, chômage, statuts non reconnus, tels que l’autoentrepreneuriat). Selon les chiffres de la commission paritaire chargée de délivrer la carte de presse, la CCIJP, la part des journalistes précaires (pigistes, chômeurs) ne cesse d’augmenter dans la profession: 27,6% (plus d’un journaliste sur quatre) et touche davantage les femmes (30%). Beaucoup de ceux qui sont partis se disent désenchantés: ils se rêvaient grand reporters et se sont retrouvés «éditeur web». D’autres soulignent les horaires à rallonge, avec les permanences du week-end et les astreintes du soir. Avec l’avènement du numérique, depuis le milieu des années 1990, la presse écrite a vu s’effondrer ses revenus. Et parallèlement les conditions de travail se sont sensiblement dégradées. «Les journalistes Shiva qui composent notre rédaction n’en peuvent plus», selon un des témoins cités dans le livre. Au total, «85% estiment qu’on leur demande de travailler plus vite qu’avant», est-il encore écrit. Et l’activité s’appauvrit: le Web, pour beaucoup, se réduit à un «copier-coller de dépêches». En télévision, cela peut se résumer à «filmer des conférences de presse». Beaucoup font état de burn-out. Certaines font état de discrimination et de sexisme. «Les niveaux hiérarchiques les plus élevés sont occupés en majorité, voire exclusivement, par des hommes», notent les auteurs. Il y a en tout cas une vie professionnelle après le journalisme. Parmi les reconvertis, «deux groupes dominent par le nombre: l’enseignement et la communication». A l’image de quelques grands noms de la presse qui ont rejoint par le passé les services du Premier ministre, voire du Président de la République, les sondés se sont lancés dans la communication institutionnelle de communes, départements ou régions. D’autres, déjà spécialisés dans un domaine (culture, automobile, …) «finissent par accepter une offre provenant de leurs anciennes sources».