Dominique Boutonnat, le patron du CNC qui résiste à toutes les contradictions

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French producer and director of the CNC Dominique Boutonnat arrives at a state dinner upon the visit of United Arab Emirates President at the Grand Trianon estate near the Palace of Versailles, south west of Paris, on July 18, 2022. French President welcomes the United Arab Emirates President on July 18, 2022, whose state visit "will confirm the strong ties" between France and the rich Gulf oil country, the Elysee Palace announced on July 14, 2022. (Photo by Ludovic MARIN / POOL / AFP)

Un homme accusé d’agression sexuelle à la tête d’une institution chargée d’assainir le 7e art, un «loup» de la finance dans la bergerie du cinéma d’auteur, un proche du pouvoir au chevet d’artistes jaloux de leur indépendance: Dominique Boutonnat, jugé vendredi, résiste à toutes les contradictions. C’est un prévenu pas comme les autres attendu au tribunal de Nanterre: à 54 ans, il est l’un des hommes les plus puissants du cinéma et plus largement de l’audiovisuel français, président depuis 2019 du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), institution unique au monde. Malgré la procédure judiciaire, Boutonnat, présumé innocent, est loin de s’être mis en retrait. En mai, au 77e Festival de Cannes, la ministre de la Culture Rachida Dati louait son action, et on pouvait le croiser, au bout de la nuit, dans une soirée select de la Croisette. Parmi les dossiers les plus chauds gérés par ses services: la prévention des violences sexuelles. Le CNC assure régulièrement que la procédure qui le vise, pour des faits d’agression sexuelle dénoncés par son filleul, n’a eu aucune incidence sur l’action de l’institution. Et en veut pour preuve que depuis 2020, plus de 5.000 professionnels ont suivi les nouvelles formations de prévention mises en place sur le sujet, devenues obligatoires pour toucher des aides publiques. Entre sa mise en examen en février 2021, et le nouvel élan du mouvement #MeToo en France, la pression s’est toutefois renforcée autour du dirigeant. Des partenaires du CNC, comme le collectif 50/50, refusent de travailler avec lui, préférant évoquer le fond des sujets avec ses bras droits. Devenue une figure de proue du mouvement #MeToo en France, l’actrice Judith Godrèche a ouvertement relayé les appels à le démettre de ses fonctions, «une question de symbole», malgré la présomption d’innocence. Mais tout glisse jusqu’à présent sur le patron du CNC, contesté depuis sa nomination en 2019: son profil de producteur et donateur (7.500 euros) de la première heure de la campagne d’Emmanuel Macron, tranche avec celui des hauts fonctionnaires qui l’ont précédé à la tête du CNC. C’est «la première fois qu’un professionnel du cinéma est choisi pour diriger le CNC», fait alors valoir l’Elysée. Le frère de Laurent Boutonnat, compositeur attitré de Mylène Farmer, a travaillé dix ans chez Axa, avant de se lancer dans le cinéma en 2005, financier associé à la production de films comme «Intouchables» ou «Polisse». Vu comme un libéral, as des niches fiscales et auteur d’un rapport controversé sur le financement du cinéma, il inquiète le milieu, qui redoute alors de se voir imposer une logique fondée sur la rentabilité, mettant en danger le cinéma d’auteur. Les plus grands noms du cinéma français disent alors leur inquiétude, de Jacques Audiard à Michel Hazanavicius. Car le CNC, qui a la haute main sur les multiples dispositifs d’aide au secteur, brasse aussi près de 700 millions d’euros de ressources annuelles. De quoi en faire le garant de «l’exception culturelle» française: ces fonds, en grande partie issue des recettes des blockbusters en salles, visent à maintenir une production nationale dynamique. Quatre ans après, Justine Triet relance le débat en remportant en 2023 la Palme d’or pour «Anatomie d’une chute» et dénonce la volonté supposée du pouvoir de «casser» le modèle français, en privilégiant la rentabilité. Ces critiques restent toutefois minoritaires, le milieu saluant le bilan du CNC présidé par Boutonnat et son rôle de pompier pendant la crise du Covid, qui a permis au cinéma français de mieux s’en sortir que ses voisins. Ou l’intégration des plateformes de streaming au financement du 7e art tricolore. «La gestion de Dominique Boutonnat a été excellente et il a gagné de nombreux arbitrages budgétaires pour le secteur», vante le DG de la SACD.