Festival de Cannes: le gore au cœur de la 77ème édition

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«Coupez !», terme de cinéma, colle au 77e Festival de Cannes où les corps martyrisés à l’excès, marque du gore, s’installent dans des films comme «The Substance» ou «Les femmes au balcon», signés dans ces cas par des femmes. «The substance», en compétition avec Demi Moore, à contre-emploi dans ce film d’horreur féministe, a reçu un très bon accueil. La «substance» du titre permet à la personne qui se l’injecte de produire une meilleure version d’elle-même. «C’est ce côté excessif (du gore) qui permet de parler de choses très sérieuses tout en les dédramatisant complètement et avoir ce truc de digestion où on peut se laisser aller à rire, à vivre l’expérience. Pour moi ce genre c’est très lié à l’humour», commente sa réalisatrice, la Française Coralie Fargeat. Pour la cinéaste, «c’est un des plus beaux cadeaux que la salle se laisse aller à rire». «Parce que le film, je l’ai vraiment conçu comme une expérience à la fois sensorielle, visuelle et aussi de «roller-coaster» émotionnel dont le rire fait partie». Le réalisateur suédo-polonais Magnus Von Horn, en compétition, a lui choqué avec «La Jeune femme à l’aiguille», film d’époque expérimental sur fond d’infanticide et de scènes insoutenables pour public averti. Hors compétition, «Les femmes au balcon», de l’actrice-réalisatrice française Noémie Merlant, se sert du gore comme un défouloir jouissif dans cette histoire d’un trio féminin qui se révolte contre le patriarcat. «The Apprentice», biopic sans concession du jeune Donald Trump, en compétition, s’offre aussi une toute petite séquence crue de chirurgie esthétique. Avec «Les Linceuls», en compétition, le Canadien David Cronenberg («La Mouche», «Crash») se fait pour une fois étonnamment économe en hémoglobine, avec cette histoire de suaires connectés qui permettent de garder un contact visuel avec le corps des morts, après leur enterrement. L’Allemande Diane Kruger, qui joue deux rôles dans le film, celui de deux soeurs, apparaît toutefois souvent dénudée, avec un corps bardé de cicatrices ou mutilé. «Pour moi, ce n’était pas un rôle facile», a-t-elle confié. «Je fais rarement des rôles très dénudés, ce n’est pas ce que j’adore le plus. Et en plus d’être nue, d’avoir toutes ces cicatrices, d’être abimée vraiment je n’étais pas bien». «Il fallait s’abandonner et je me suis beaucoup reposé sur Vincent (Cassel, son partenaire français à l’écran), qui connaît bien Cronenberg». Ce n’est pas la première fois que Cannes s’ouvre à ce qui a longtemps été considéré comme un sous-genre. «Titane», trempé dans le gore, de la Française Julia Ducournau, avait même remporté la Palme d’Or en 2021. Preuve de la reconnaissance de ces films, le Fantastic Pavilion (Pavillon Fantastique), initiative indépendante, s’est installé au sein du Marché du Film, au Palais des Festivals, épicentre du plus grand-rendez-vous mondial du 7e art. «C’est la deuxième année que ce Pavillon est à Cannes pendant le Festival, l’idée était de créer un point rencontre entre professionnels autour des genres fantastique/horreur/science-fiction/gore/thriller etc.», explique Tim Luna, producteur basé au Mexique, rencontré au Pavillon fréquenté par 2.300 professionnels en 2023. «Même si des films de ces genres sont dans les sélections à Cannes, il n’y avait pas réellement d’endroit pour entendre les voix de ceux qui les font, ici on se rencontre, on présente, on projette, on signe des contrats, on fait des conférences», déroule ce collaborateur de Pablo Guisa Koestinger, fondateur du Pavillon, à la tête de Morbido, géant des films d’horreur d’Amérique latine, basé au Mexique. «C’était considéré comme un sous-genre, mais les choses ont changé ces dernières années, pour sa seconde année ce Pavillon a été un succès, attirant même des professionnels venus de Chine… Je suis éreinté tant il s’est passé de choses en quelques jours», conclut Tim Luna, grosse bague à tête de mort à un doigt.