Judith Godrèche, porte-voix inattendue du #MeToo du cinéma français

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Longtemps, elle a tu son histoire. En se la réappropriant sous la forme d’une autofiction, Judith Godrèche, considérée comme une des grandes actrices de sa génération avant de disparaître des radars, est devenue la porte-voix inattendue du #MeToo du cinéma français. Lundi encore sur Mediapart, elle étrillait le milieu du 7e art et son «omerta» généralisée, «moteur dans l’écrasement de la parole» face à l’emprise et aux violences sexuelles qu’elle dit avoir vécus, mineure, de la part des réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon, qu’elle a décidé de dénoncer après des décennies de silence. Elle a aussi créé une adresse courriel pour recueillir les témoignages. «Je comprends qu’il est temps de raconter mon histoire. Pour vous, pour toutes celles et ceux qui vivent dans un silence imposé», explique-elle dans une lettre à l’une de ses deux enfants, sa fille Tess, 18 ans, diffusée le 7 février par le journal Le Monde. Depuis une dizaine de jours, l’actrice de 51 ans, ex-égérie du cinéma d’auteur, enchaîne donc les interviews où elle met en cause le cinéma français qui vit son «moment #MeToo», selon plusieurs médias anglo-saxons, évoquant aussi les accusations de violences sexuelles visant Gérard Depardieu. C’est grâce à l’écriture de la série en six épisodes «Icon of French Cinema», diffusée fin décembre sur Arte, que Judith Godrèche a pu libérer sa parole, marquant du même coup son retour à l’écran. Elle y met en scène son double fictif, une actrice exilée aux États-Unis qui ne trouve plus de rôles à son retour en France. Mère célibataire, elle est obsédée par l’idée de protéger sa fille adolescente des prédateurs potentiels. Ce personnage, c’est aussi et surtout une enfant de 14 ans sous l’emprise d’un réalisateur quadragénaire qui hante la série mais dont elle tait la véritable identité. C’est une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux qui montre Benoît Jacquot, 77 ans, parlant en toute impunité de ses relations avec de très jeunes filles qui l’a depuis conduite à afficher publiquement le nom de celui avec qui elle a vécu de 1986 – elle avait alors 14 ans et a été émancipée à 16 ans – jusqu’au début des années 1990. Le 7 février, elle a porté plainte contre lui pour «viols avec violences» sur mineure de moins de 15 ans. Quelques jours plus tard, elle accusait de violences sexuelles un autre réalisateur, Jacques Doillon, 79 ans. «Tout d’un coup, (Doillon) décide qu’il y a une scène d’amour, une scène de sexe entre lui et moi. J’enlève mon pull, je suis torse nu, il me pelote, me roule des pelles», a-t-elle raconté sur France Inter. Le réalisateur nie, parlant de «mensonges». Judith Godrèche a débuté sa carrière à 12 ans avec un film de Nadine Trintignant «L’été prochain», avant de croiser la route de Benoît Jacquot, qui lui offre un rôle dans «Les Mendiants» en 1988 puis «La Désenchantée» en 1990. En 1989, elle tourne «La Fille de quinze ans» avec Jacques Doillon. Talentueuse, travailleuse, elle se fait une place dans le milieu. Près de dix ans plus tard, elle donne la réplique à Leonardo DiCaprio dans «L’Homme au masque de fer». Les années passent et celle qui a partagé la vie des humoristes Maurice Barthélemy et Dany Boon disparaît quasiment des écrans. Cet effacement, elle le met sur le compte du poids du silence. En 2020, la lecture du «Consentement» de Vanessa Springora, sur l’emprise que lui impose l’écrivain Gabriel Matzneff, de 35 ans son aîné, la bouleverse et alimente son envie de raconter sa propre expérience. Trois ans auparavant, elle dénonçait dans le New York Times les agissements du producteur de cinéma Harvey Weinstein. «Je m’en suis prise à beaucoup de trucs établis», a-t-elle dit sur le plateau de France 5, citant aussi bien des médias (Les cahiers du cinéma, Télérama) que des institutions comme le Centre National du cinéma (CNC) ou même l’État. Pourra-t-elle un jour retravailler pour cette industrie ? Elle s’interroge.