La relation ambiguë de Twitter et des journalistes

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Côté positif, l’accès à une multitude de sources et d’infos, mais côté négatif, une vision déformée de la réalité et le risque de s’enfermer dans une bulle: en moins de 15 ans, Twitter a radicalement modifié le travail des journalistes. Depuis son acquisition par le milliardaire controversé Elon Musk, le flou entoure l’avenir du réseau social aux 237 millions d’utilisateurs quotidiens, où les journalistes sont massivement présents. «Nombreux sont ceux qui auraient du mal à le quitter, car il représente une part très importante de leur travail», assure Nic Newman, de l’institut Reuters pour l’étude du journalisme. Cet expert britannique des médias travaillait à la BBC «quand Twitter a démarré, en 2008-2009». «Une fois passée leur réticence initiale, les journalistes s’en sont saisis de manière incroyablement forte», se souvient-il. Et son usage est «profondément ambivalent», explique le directeur éditorial de l’Ina (Institut national de l’audiovisuel), Antoine Bayet, interrogé lors du festival Médias en Seine à Paris. L’un des changements introduits par Twitter a été de faciliter le contact direct des journalistes avec des sources d’information, experts comme politiques. Autre révolution, les médias ont cessé d’être systématiquement les premiers à révéler un événement au public, en étant souvent devancés par les twittos témoins d’une actualité soudaine (accident, attentat…). «Cela a considérablement fait évoluer le rôle des journalistes, désormais davantage lié au fait de contextualiser et vérifier des infos» d’abord sorties sur Twitter, souligne M. Newman. De même, institutions, politiques ou célébrités communiquent fréquemment via Twitter, et y faire de la veille est incontournable. Sur un plan plus personnel, Twitter a permis à certains journalistes «de s’y construire comme une marque à part entière, au-delà même de leur employeur», relève Stephen Barnard, chercheur spécialiste des médias à l’université américaine Butler. Pour autant, après la fièvre des débuts, des voix critiques se sont fait entendre. «Twitter détruit le journalisme américain», clamait l’éditorialiste du «NYT» Farhad Manjoo dans une tribune en 2019. Il pointait le fait que son mode de fonctionnement encourage polémiques et indignations instantanées, sans prise de recul. Autre reproche récurrent: le fait que ce réseau où CSP+ et militants sont surreprésentés offre une vision qui n’est pas celle de la majorité de la population. Au risque de couper les journalistes de la réalité. «Se focaliser sur Twitter tend à déformer la manière dont les gens, journalistes inclus, voient le monde. Cela donne l’impression que certains comportements et opinions sont plus répandus qu’ils ne le sont réellement», décrypte Mathew Ingram, spécialiste des médias numériques à la revue américaine «Columbia Journalism Review». «J’espère que c’est un point dont les journalistes ont conscience», veut croire M. Barnard. «La question n’est pas forcément celle de l’outil, mais de la distance qu’on réussit à mettre ou pas avec lui», abonde M. Bayet. Enfin, dernier élément au passif de Twitter, «il a exposé les journalistes à un flot de désinformation et de harcèlement comme jamais auparavant», note M. Ingram. Après les licenciements massifs décidés par Elon Musk, qui ne fait pas mystère de son mépris pour les journalistes, des craintes ont émergé que Twitter cesse purement et simplement de fonctionner. Même si cela lui semble peu probable, M. Barnard juge «qu’à côté des employés de Twitter eux-mêmes, les journalistes feraient partie des catégories qui en seraient les plus affectées». Pour Mathew Ingram, «ils devraient revenir à des façons plus traditionnelles de chercher et rapporter des infos, et trouver d’autres manières d’interagir avec les lecteurs. Mais peut-être que ce serait une bonne chose».