Les journaux européens multiplient les alliances

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Partager des contenus, mener des enquêtes conjointes et peser face aux géants de l’internet : alors que leurs ventes papier reculent, les journaux européens multiplient les alliances pour se renforcer les uns les autres, comme un embryon de modèle coopératif. Mardi, sept grands quotidiens – «Le Figaro» (France), «Die Welt» (Allemagne), «El Pais» (Espagne), «La Repubblica» (Italie), «Le Soir» (Belgique) , «La Tribune de Genève» (Suisse romande) et «Tages-Anzeiger» (Suisse alémanique) – ont officialisé un accord de partenariat. 

Objectif premier de cette alliance: échanger des contenus via une plateforme commune. «Le Figaro» se fixe ainsi de verser chaque jour «un ou deux papiers» dans ce «pot commun», qui pourront ensuite être traduits par les titres partenaires. «Nous comptons également mener des enquêtes conjointes, qui seront publiées simultanément dans les sept journaux», souligne Javier Moreno, à la tête de l’alliance baptisée «Leading European Newspaper Alliance» («Alliance européenne des quotidiens leaders»). Ancien directeur de la rédaction d’«El Pais» entre 2006 et 2014, il rappelle avoir participé, à l’époque avec «Le Monde» (France), «Der Spiegel» (Allemagne), le «Guardian» (Royaume Uni) et le «New York Times» (USA), aux révélations de Wikileaks. Que ce soit pour des enquêtes ou du partage de contenus, coopérer avec des journaux étrangers est une pratique répandue. A l’instar de plusieurs titres européens, «Le Figaro» a, de 2009 à 2014, publié chaque mardi une sélection d’articles du «New York Times» dans un cahier spécial. Depuis 2012, «Le Monde» publie lui, plusieurs fois par an, un supplément, «Europa», conçu en partenariat avec 5 journaux européens – «The Guardian», «El Pais», la «Süddeutsche Zeitung» (Allemagne), «La Stampa» (Italie) et la «Gazeta Wyborcza» (Pologne).Plus récemment, le journal a été à l’initiative de la vaste enquête SwissLeaks, à laquelle ont participé 55 médias du monde entier, sur un vaste système d’évasion fiscale orchestré par la filiale suisse de la banque britannique HSBC. «Là, ce n’est plus une collaboration ponctuelle», souligne cependant Patrick Eveno, historien des médias, pour qui ce système de pot commun mis en place par les sept médias est novateur. Pour autant, il doute de la capacité des sept journaux à réaliser des enquêtes conjointes. «Mettre des papiers dans la base de données, ce n’est pas très difficile. Faire des enquêtes, en revanche, va être plus compliqué, surtout avec des lignes éditoriales qui sont assez différentes», pointe l’historien, qui souligne que l’alliance associe des titres conservateurs («Le Figaro», «Die Welt») à des journaux de centre gauche («El Pais» et «La Repubblica»). 

Par ailleurs, les avantages à tirer de ce type de partenariats sont limités économiquement. «C’est une affaire d’image avant tout. C’est une façon de montrer la puissance de feu de la presse quotidienne de qualité, destinée aux élites», juge Patrick Eveno. Tout comme le «Guardian», «Le Monde», journal de référence, s’était d’ailleurs vu proposer l’an dernier d’intégrer l’alliance. «Après discussion avec les actionnaires et la direction de la rédaction, nous avons choisi de ne pas y participer, considérant que ce qui était proposé était un peu artificiel et sans doute insuffisant», explique Louis Dreyfus, président du directoire du «Monde», qui regrette notamment l’absence d’un quotidien britannique parmi les 7 journaux partenaires. S’il en souligne les limites, Louis Dreyfus soutient toutefois l’initiative. Et, au-delà de la question de l’image, y voit un autre intérêt. «Des alliances au niveau européen sont indispensables compte tenu des enjeux que nous avons face aux géants de l’internet – les Amazon, les Google», estime-t-il.