L’indépendance des journalistes en débat à l’Assemblée

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Les députés débattaient mardi soir d’une proposition de loi PS, critiquée par la droite comme une «loi anti-Bolloré», et portant sur l’indépendance des journalistes, à laquelle a été ajoutée la protection du secret des sources, maintes fois reportée. Face au mouvement de concentration des médias aux mains d’industriels, ces dernières années, particulièrement dans le secteur audiovisuel, le rapporteur Patrick Bloche (PS) «veut donner aux journalistes de nouvelles armes pour résister aux pressions économiques». Ce texte, qui vise à «renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme dans les médias, a été «directement inspiré» par les polémiques nées de la gestion du groupe Canal+ par son actionnaire Vincent Bolloré, a reconnu M. Bloche, mais «ce n’est pas qu’une loi anti-Bolloré, elle vise tous les groupes», a-t-il assuré. La proposition de loi veut d’abord étendre à l’ensemble des journalistes une notion jusqu’ici réservée par la loi à ceux de l’audiovisuel public, selon laquelle tout journaliste «ne peut être contraint à accepter un acte contraire à son intime conviction professionnelle». Mais pour Rudy Salles (UDI), cela pourrait «remettre en cause l’autorité de l’employeur ainsi que la ligne éditoriale des journaux». En commission, la droite a cependant fait adopter un amendement impliquant que cette intime conviction sera «formée dans le respect de la charte déontologique de son entreprise».  La droite critique surtout une autre proposition du texte, le renforcement des missions du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) pour assurer «l’honnêteté, l’indépendance, le pluralisme de l’information et des programmes», en particulier «à l’égard des intérêts économiques des actionnaires» des chaînes et «de leurs annonceurs». Une allusion aux accusations sur des interventions répétées de Vincent Bolloré au sein de Canal+ pour déprogrammer la diffusion d’un documentaire sur le Crédit Mutuel, partenaire de Vivendi (maison mère de Canal+), ou ne pas enquêter sur certains sujets. Le CSA devra notamment veiller à ce que les conventions conclues avec les chaînes mettent en oeuvre ces principes. Et le texte impose aux radios et télévisions la mise en place de comités d’éthique composés de personnalités indépendantes. Là aussi, cette disposition fait écho à la polémique autour du comité d’éthique de Canal+, dont deux des six membres «sont en affaire avec le groupe Bolloré», selon Patrick Bloche. «Le CSA est une instance administrative, il ne peut pas glisser vers un rôle de censeur des médias», a dénoncé Franck Riester (LR) dans l’hémicycle. «Le CSA a-t-il vraiment besoin d’une loi pour faire entrer l’indépendance dans la convention de Canal+ ?», s’est-il interrogé. Le Syndicat national des Journalistes (SNJ), premier syndicat de la profession, s’était également dit opposé à cet élargissement des compétences du CSA qui «n’est pas une instance indépendante des pouvoirs politiques». Il n’était pas favorable non plus à la mise en place de comités d’éthique à «la légitimité discutable». A la place, le SNJ plaide pour «la reconnaissance juridique de l’équipe rédactionnelle» face à l’actionnaire et à la mise en place «d’une instance nationale de la déontologie» adossée à la Commission de la carte de presse. L’autre gros morceau du texte est l’inscription dans celui-ci de la protection des sources des journalistes, attendue depuis le début du quinquennat, avec des divergences entre les députés et l’exécutif sur les atteintes possibles à ce secret des sources. «Il faut trouver un point d’équilibre entre la sécurité des journalistes et la sécurité collective des citoyens», a résumé mardi la ministre de la Culture Audrey Azoulay.