«Suave», regard sans concession sur la justice américaine, remporte un prestigieux prix Pulitzer

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C’était une histoire d’amitié entre une journaliste mexicaine et un condamné à la prison à vie. C’est devenu un podcast, «Suave», regard sans concession sur la justice américaine, qui vient de remporter un prestigieux prix Pulitzer. Ce jour de 1993 où elle a croisé pour la première fois David Luis «Suave» Gonzalez, lors d’une cérémonie de remise de diplômes à un groupe de détenus d’une prison de Pennsylvanie, Maria Hinojosa a été surprise qu’il lui demande «comment il pourrait l’aider». «Cela m’a étonnée que quelqu’un qui sait qu’il va passer le restant de ses jours derrière les barreaux vous pose cette question», raconte la fondatrice de Futuro Media Group, un média indépendant basé à Harlem, à New York. La journaliste a répondu à ce détenu porto-ricain qu’il pourrait être une précieuse source en prison: «La voix des sans voix». Des mots qui ont changé son destin. Illettré à l’époque, il purgeait une peine de prison à vie, sans possibilité de révision, conséquence de sa condamnation à l’âge de 17 ans pour le meurtre d’un jeune homme. Il avait été jugé coupable sur la seule foi du témoignage d’une jeune femme qu’il contestait vigoureusement. Suave a passé 31 ans en prison. Au début, à l’isolement. «Je parlais tout seul pour survivre», admet-il dans l’un des sept épisodes du podcast, qui dure plus de cinq heures au total. La relation épistolaire et téléphonique, ponctuée de quelques visites, que la journaliste et le prisonnier ont entretenue tout au long de ces années, s’est transformée en projet journalistique en 2012, lorsqu’une décision de la Cour suprême a déclaré anticonstitutionnelles les peines de prison à vie sans révision imposées aux mineurs. Aujourd’hui, les enregistrements des conversations font revivre des «montagnes russes» d’émotions, dit Maria Hinojosa, dans un document audio toujours humain, parfois déchirant. La révision de son dossier a conduit à la remise en liberté conditionnelle de Suave il y a quatre ans. Aujourd’hui, l’homme de 58 ans a fondé une famille, il expose ses oeuvres artistiques dans une galerie de Philadelphie et se consacre à des programmes de réinsertion d’anciens détenus. «C’est la première fois qu’une petite entreprise créée par une femme d’Amérique latine reçoit ce prix» Pulitzer, décerné dans la catégorie reportage audio, déclare fièrement Maria Hinojosa, directrice de Latino USA, un programme de la radio publique américaine NPR centré sur les 60 millions d’âmes qui font la communauté hispanique des Etats-Unis. Mais c’est surtout la reconnaissance d’un «journalisme indépendant de femmes, où la sensibilité et le coeur vont de pair avec l’histoire», assure-t-elle. La communauté carcérale a également accueilli cette récompense comme la sienne. «J’espère que cela attirera l’attention sur la (nécessité) de réformer le système pénal en ce qui concerne les mineurs», déclare Suave. Selon les données de l’ONG Sentencing Project, en 2019, il y avait 2.900 détenus de moins de 18 ans dans les prisons pour adultes, dont 41% d’Afro-Américains. «Ce pays dit qu’il est le pays de la liberté, de la démocratie et de la liberté d’expression, mais en réalité, c’est le pays qui a le plus de personnes derrière les barreaux», remarque Maria Hinojosa, qui dénonce la capacité du système à «déshumaniser les gens» et à les «cacher». Avec 1,9 million de détenus début 2022, selon l’organisation non gouvernementale Prison Policy Initiative, les Etats-Unis détiennent le record mondial du taux d’incarcération, avec 573 détenus pour 100.000 habitants. «Ce prix (Pulitzer) signifie que l’on en parle et que l’on espère que les choses vont changer», espère Maria Hinojosa.