«The Territory»: une tribu de l’Amazonie passe derrière la caméra

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Quand le Covid-19 a atteint la forêt amazonienne, au Brésil, le réalisateur Alex Pritz a dû donner sa caméra à la tribu autochtone Uru-eu-wau-wau, qui s’était isolée du monde, laissant à ses membres le soin de finir eux-mêmes le documentaire dont ils faisaient l’objet. «The Territory», diffusé depuis vendredi dernier aux Etats-Unis par National Geographic, raconte la détresse de ces quelque 200 chasseurs-cueilleurs qui vivent dans une réserve au milieu de la jungle, encerclés par des colons agressifs, paysans et bûcherons qui empiètent sur leur territoire en toute illégalité.

Bien qu’ils apparaissent dans le film en habit traditionnel, les Uru-eu-wau-wau et leur jeune chef Bitate – au coeur du documentaire – n’hésitent pas à s’emparer des technologies modernes pour riposter. «Quand le Covid est arrivé, Bitate a pris la courageuse décision de dire: «Ok, il n’y aura plus de journalistes sur notre territoire, plus de réalisateurs, plus d’Alex, plus d’équipe documentaire, plus personne»», raconte Alex Pritz. «Il a fallu que nous ayons une conversation avec lui: «Est-ce qu’on a fini le film? Est-ce qu’on a tout ce qu’il nous faut?… Est-ce qu’on commence à monter?»», poursuit-il. «Bitate a été très clair, «Non, nous n’avons pas fini. Nous avons encore beaucoup de travail. Vous n’aviez pas fini avant, pourquoi auriez-vous fini maintenant?»», se remémore le réalisateur. Et le chef de tribu d’ajouter: «Envoyez-nous simplement de meilleures caméras, envoyez-nous du matériel audio et on tournera et produira la fin du film». Résultat: un «modèle de co-production» où un cinéaste Uru-eu-wau-wau est crédité comme directeur de la photographie et où la tribu a plus largement participé à la production, avec une part des profits et leur mot à dire dans les décisions commerciales en termes de distribution. La décision de fournir du matériel aux Uru-eu-wau-wau et de les former a permis d’apporter un «point de vue direct» sur les activités de la tribu, y compris lors des patrouilles en vue d’arrêter les intrus. «J’avais tourné quelques missions de surveillance moi-même, aucune ne s’est retrouvée dans le montage final!», sourit M. Pritz. «Pas parce qu’on voulait changer de réalisation, mais parce que c’était plus viscéral, plus immédiat».

Avant même l’arrivée de l’équipe d’Alex Pritz, les Uru-eu-wau-wau avaient adopté la technologie moderne et la gestion médiatique pour défendre leur cause, se positionnant sur la scène internationale en tant que gardiens d’une forêt dont la survie est liée aux questions de réchauffement climatique et de biodiversité. «Bitate et cette nouvelle génération des Uru-eu-wau-wau sont des enfants du numérique. Il est né à la fin des années 1990. Il est sur Instagram. Et c’est en partie de cette façon qu’il s’adresse au monde», confie Alex Pritz. Beaucoup de spectateurs supposent que les spectaculaires et déchirantes images de déforestation qui apparaissent au début du film ont été tournées par l’équipe documentaire mais il n’en est rien, explique M. Pritz. Or, les drones ont été achetés et manoeuvrés par les Uru-eu-wau-wau. «Là où ça aurait pris 4 jours de se rendre à pied de l’autre côté d’une chaîne de montagnes en traversant une jungle épaisse et ancienne, avec le drone, vous y êtes en 30’», dit le réalisateur. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le documentaire donne aussi à voir le point de vue des paysans et colons, qui tronçonnent et incendient illégalement des zones protégées de la forêt afin de dégager des routes vers des territoires qu’ils espèrent un jour revendiquer.