Depuis l’intensification du conflit au Moyen-Orient, la rédaction de LCI a mobilisé un dispositif exceptionnel. Anticipation éditoriale, déploiement d’envoyés spéciaux, cellule de vérification des images, experts en plateau… la chaîne d’information du groupe TF1 s’est organisée pour suivre le conflit en continu. Son rédacteur en chef international, Grégory Philipps, revient sur les coulisses de cette couverture et sur l’impact éditorial et d’audience d’un tel événement.
Depuis l’intensification du conflit au Moyen-Orient, LCI a fortement mobilisé son antenne. Comment avez-vous structuré votre dispositif éditorial pour couvrir cet événement majeur de l’actualité internationale ?
Nous nous étions préparés en amont. Avec la montée des tensions, le déploiement de la puissance militaire américaine et les déclarations de Donald Trump, nous savions qu’un embrasement était possible. Cela faisait donc plusieurs semaines que nous anticipions différents scénarios. Concrètement, nous avions déjà déployé des envoyés spéciaux dans la région environ huit jours avant le déclenchement du conflit, notamment en Israël et dans le Golfe. Nous avions également préparé l’antenne : comment prendre l’antenne en pleine nuit si la situation basculait, comment mobiliser les équipes techniques et éditoriales à trois heures du matin, quels experts appeler immédiatement… Le «mode d’emploi» était prêt. Le jour où les frappes ont commencé, le 28 février, nous avons simplement déroulé ce que nous avions préparé. Il n’y a pas eu de panique : tout était en place, à la fois sur le terrain et en rédaction. Depuis, nous sommes entrés dans un rythme très intense.
Couvrir un conflit implique des contraintes logistiques et sécuritaires importantes. Comment organisez-vous le travail des journalistes et envoyés spéciaux sur le terrain dans des zones aussi sensibles ?
Il faut d’abord préciser une chose importante : personne n’est envoyé sur ces terrains contre son gré. Tous les journalistes qui partent sont volontaires. Le fait d’avoir prépositionné des équipes en Israël et aux Émirats arabes unis nous a permis de démarrer très rapidement. Ensuite, il a fallu renforcer le dispositif et envoyer d’autres équipes. La principale difficulté concerne l’accès à certains territoires. L’Iran, par exemple, reste très compliqué. À ce stade, les journalistes français ne peuvent pas y entrer sans visa délivré par les autorités, et pour l’instant nos demandes n’ont pas abouti. Nous travaillons avec Siavosh Ghazi, correspondant RFI France 24 et avec lequel nous collaborons depuis des années. À cela s’ajoutent des contraintes logistiques : fermeture de l’espace aérien, aéroports bloqués, itinéraires détournés. Pour rejoindre certains pays, il a parfois fallu passer par Istanbul, Doha ou les Émirats. Dans le cas d’Israël, certaines équipes sont entrées par la Jordanie avant de traverser la frontière à pied. Ce sont des opérations que nous connaissons, mais lorsque le ciel est fermé, cela complique forcément l’organisation.
Dans un flux d’informations permanent et parfois contradictoire, comment LCI s’assure-t-elle de la fiabilité des images et des informations diffusées à l’antenne ?
La première source d’information reste notre réseau de journalistes sur le terrain. Nous avons une trentaine de reporters dans la région et ce sont évidemment des sources auxquelles nous faisons pleinement confiance. Ensuite viennent les agences de presse internationales, les médias locaux, les réseaux sociaux ou Internet. Les images venant des réseaux sociaux doivent être vérifiées. Depuis la guerre en Ukraine, le groupe TF1 s’est doté d’une cellule de vérification dédiée composée de journalistes documentalistes. Concrètement, chaque image repérée en ligne est analysée par cette cellule avant diffusion. Nous avons même mis en place un portail interne : si un chef d’édition voit, par exemple, une vidéo montrant une explosion dans une ville, il la soumet immédiatement à la cellule de vérification. Les équipes recoupent les informations, identifient le lieu exact, vérifient la date, analysent les métadonnées et s’assurent qu’il ne s’agit pas d’une image générée par intelligence artificielle ou sortie de son contexte. Parfois la validation prend trois minutes, parfois plus longtemps. Mais sans feu vert de cette cellule, la vidéo ne passe pas à l’antenne.
La couverture d’un conflit nécessite aussi un travail de pédagogie auprès des téléspectateurs. Comment parvenez-vous à contextualiser une situation géopolitique aussi complexe ?
Nous avons la chance de disposer de reporters très expérimentés. Certains couvrent les conflits internationaux depuis plusieurs années, notamment depuis la guerre en Ukraine. Ils savent raconter ce qui se passe sur le terrain et mettre les événements en perspective. Nous pouvons également compter sur des journalistes très chevronnés issus du groupe TF1, comme Michel Scott ou Liseron Boudoul, grands reporters depuis plusieurs années. Leur expérience du terrain est précieuse. À cela s’ajoute le travail des experts. La guerre en Ukraine nous a permis de constituer un réseau solide de spécialistes (militaires, géopolitologues, chercheurs) que nous pouvons solliciter à tout moment. Pour le début de ce conflit, nous avions ainsi une liste d’environ cinquante experts mobilisables, répartis par domaine : stratégie militaire, politique iranienne, relations internationales… Une cellule dédiée gère ces invités afin d’alimenter l’antenne en analyses tout au long de la journée.
Quel impact la couverture du conflit a-t-elle eu sur les audiences de LCI ?
Les résultats sont très significatifs. Depuis le début du conflit, l’audience a quasiment doublé. Entre le 28 février et le 9 mars, la chaîne a atteint environ 3,9 % de part d’audience. Sur l’ensemble de la période, plus de 27,3 millions de Français ont suivi l’actualité du conflit sur LCI. Autre indicateur intéressant : la durée moyenne d’écoute. Les téléspectateurs restent environ trente-neuf minutes devant la chaîne, ce qui place LCI en tête des chaînes d’information sur ce critère.
Comment une rédaction internationale se prépare-t-elle à couvrir un conflit qui peut durer dans le temps ?
C’est la question qui m’occupe le plus en ce moment. Nous devons organiser les relèves. Les journalistes présents sur le terrain travaillent depuis treize jours dans des conditions difficiles : bombardements, longues amplitudes horaires, pression permanente. Il faut donc prévoir des rotations. Certaines relèves ont déjà eu lieu, notamment à Dubaï ou en Israël. Nous nous préparons clairement à un marathon qui pourrait durer plusieurs semaines. En parallèle, il faut renouveler le récit éditorial. Bien sûr, nous suivons le «hard news» minute par minute — les frappes, les annonces militaires, les décisions politiques. Mais chaque jour nous devons aussi proposer de nouveaux angles d’analyse. Un jour, nous nous concentrons sur le programme nucléaire iranien ; un autre, sur la situation au Liban ou sur les risques d’escalade militaire. L’enjeu est d’aider les téléspectateurs à comprendre l’évolution du conflit sans répéter chaque jour le même récit.




































