MANUEL ALDUY (France Télévisions) : «Le service public a une vraie carte à jouer dans la découvrabilité du cinéma»

MANUEL ALDUY (France Télévisions) : «Le service public a une vraie carte à jouer dans la découvrabilité du cinéma»

À l’occasion du Festival de Cannes, du 12 au 23 mai, Manuel Alduy, directeur du cinéma à France Télévisions, détaille la stratégie du service public dans un contexte de fortes contraintes budgétaires. Entre arbitrages, délocalisation et défense d’un accès universel au cinéma, il livre une vision claire et engagée du rôle du 7ème art à la télévision.

MEDIA +

Dans un contexte de restriction budgétaire, comment France Télé peut-il maintenir l’impact du Festival de Cannes auprès du grand public ?

MANUEL ALDUY

En période d’effort budgétaire, notre priorité absolue est de ne pas toucher aux «crêtes de visibilité». Autrement dit, ces moments clés de l’année où nous donnons un coup de projecteur massif sur un genre ou une offre. Le Festival de Cannes est précisément le seul moment où France Télé mobilise autant d’énergie pour attirer l’attention du grand public sur le cinéma d’auteur. Renoncer à ce temps fort aurait été extrêmement dommageable. Cela aurait affaibli cette curiosité que nous avons réussi à installer auprès des téléspectateurs vis-à-vis d’œuvres qui, par nature, ne sont pas des évidences.

MEDIA +

Le recentrage du dispositif Cannes est-il un ajustement conjoncturel ?

MANUEL ALDUY

Malheureusement, il est sans doute plus structurel que conjoncturel. L’idée reste la même : faire des économies là où le public le ressent le moins. Concrètement, nous n’affaiblissons pas le dispositif, mais nous le transformons. Par exemple, nous expérimentons cette année la production à distance depuis Paris pour la captation des conférences de presse et des montées des marches. Cela permet d’alléger les moyens techniques sur place, notamment en réduisant le nombre de régies nécessaires. C’est un pari, évidemment, car cela implique une prise de risque opérationnel. Mais nous avons acquis une expérience, notamment lors des grands événements récents, qui nous permet aujourd’hui de tester ce type d’organisation. Reste que, faute de visibilité sur notre trajectoire budgétaire à partir de 2027, il est difficile de dire si ce modèle deviendra la norme.

MEDIA +

Concrètement, quel est le poids et l’organisation du dispositif Cannes sur vos antennes ?

MANUEL ALDUY

Sur une douzaine de jours, le groupe produit environ 155 heures de programmes, avec une couverture quotidienne articulée autour de plusieurs rendez-vous incarnés: «C à vous» en direct, «C ce soir» transformé en magazine cinéma en 2ème semaine, ainsi qu’une émission spéciale de «La Grande Librairie». «Beau Geste» sera mis en ligne en 2de semaine, dans une forme très originale. L’ensemble est produit depuis un plateau unique à Cannes, avec une forte mutualisation des moyens techniques. Côté cinéma, près d’une trentaine de films sont diffusés pendant le festival, dont un film chaque soir en Prime sur France 4, avec une présence renforcée sur la plateforme france.tv.

MEDIA +

Le service public peut-il encore garantir un accès universel au cinéma?

MANUEL ALDUY

Oui, et c’est même une surprise pour nous. Nous avons constaté que nous avions une véritable carte à jouer en matière de découvrabilité en clair du cinéma. Les plateformes payantes investissent finalement assez peu dans le cinéma de patrimoine ou dans une grande diversité de films contemporains. Elles privilégient leurs propres productions (séries ou films originaux) plutôt que le cinéma tel qu’il est diffusé en salle. Dans ce contexte, nous avons trouvé notre place. Depuis l’évolution de la chronologie des médias en 2022, les plateformes sont pleinement intégrées à la filière, mais cela n’a pas remis en cause notre spécificité. Au contraire, cela a clarifié notre rôle : proposer une offre large, accessible et complémentaire.

MEDIA +

La baisse des investissements annoncée risque-t-elle d’entraîner une standardisation de l’offre cinématographique ?

MANUEL ALDUY

Non, pas en ce qui nous concerne. Notre ligne éditoriale reste inchangée : servir la plus grande diversité possible de récits et de talents, devant et derrière la caméra. Nous avons aujourd’hui peut-être moins tendance à investir dans des films très coûteux, qui constituaient autrefois des «piliers» grand public dans notre grille. Mais la diversité ne se joue pas là. Elle repose avant tout sur l’ensemble de nos préachats et de nos acquisitions. Nous avons d’ailleurs garanti un niveau minimum de 60 films soutenus en 2026, malgré la baisse des investissements. Et surtout, nous achetons chaque année entre 430 et 440 films. C’est un volume extrêmement significatif, qui nous permet de maintenir une offre riche et variée.

MEDIA +

Le Festival de Cannes est-il aujourd’hui un levier d’audience ou avant tout un outil au service du cinéma?

MANUEL ALDUY

Les deux ! Mais c’est clairement un levier d’audience. Le cinéma est regardé chaque mois par environ 23 millions de Français sur les antennes de France Télévisions. Pendant Cannes, grâce à l’intensification de l’offre (émissions, films, couverture éditoriale), nous dépassons les 30 millions. Cela montre une chose très simple : plus l’offre est visible et abondante, plus le public répond présent. Cannes agit donc comme un accélérateur d’audience et un révélateur de l’appétence du public pour le cinéma.

MEDIA +

Comment lutter contre la perception d’un cinéma français jugé coûteux et déconnecté du grand public?

MANUEL ALDUY

Il y a deux leviers principaux. Le premier, c’est la pédagogie. Le cinéma français doit être compris à travers son modèle économique. Sa rentabilité ne se mesure pas uniquement à la sortie en salle, mais sur l’ensemble de son exploitation, parfois sur plusieurs années. Prenons un exemple concret: «Anatomie d’une chute». Ce film, qui a coûté un peu moins de 6 millions d’euros, a déjà généré environ 20 millions d’euros de c.a. avant même sa diffusion sur nos antennes. Il est donc largement rentable. Le 2nd levier, c’est la diversité. Le cinéma, c’est comme le sport : tout le monde a un avis. Il faut donc proposer une offre suffisamment large pour que chacun puisse s’y retrouver. Si nous réduisons cette diversité, nous ouvrons mécaniquement la porte à une substitution par des films étrangers, notamment américains. Et oui, cela poserait un vrai problème : celui d’un appauvrissement de notre culture commune.

MEDIA +

Faut-il repenser le modèle de financement du cinéma pour préserver sa diversité à long terme ?

MANUEL ALDUY

Ce qu’il faut repenser en priorité, c’est la chronologie des médias. Aujourd’hui, elle est devenue incompréhensible pour le grand public et ne correspond plus au poids réel des différents financeurs du cinéma. Pire encore, elle peut parfois contraindre les producteurs, en les rendant dépendants de certains guichets, ce qui limite leur liberté. À l’origine, cette chronologie était un outil de protection et de structuration. Aujourd’hui, elle peut devenir un frein. Il est donc nécessaire de la remettre à plat. Les discussions devraient s’ouvrir prochainement, probablement à l’automne. Ce sera un moment clé pour redéfinir les équilibres du secteur.

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