Arte s’inquiète de la fin de la redevance en France

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Trente ans après son lancement, la chaîne Arte ambitionne d’être une alternative européenne aux plateformes américaines mais s’inquiète de la fin de la redevance audiovisuelle en France, qui pourrait fragiliser l’équilibre de son financement franco-allemand. «Depuis la guerre en Ukraine, la nécessité de rapprocher les peuples européens par la culture n’a jamais été aussi grande», insiste son président, le Français Bruno Patino. La chaîne a d’ailleurs récemment connu un succès d’audience avec «Serviteur du peuple», dans laquelle Volodymyr Zelensky incarne un professeur devenu président de l’Ukraine. Disponible sur son site en ligne dès novembre, la série satirique a été mise en valeur après l’invasion russe en passant à la télévision. L’idée d’une chaîne franco-allemande est née à la fin des années 1980 à l’heure d’autres grands projets européens comme la monnaie unique. Financée à 95% par la contribution à l’audiovisuel public perçue en France et en Allemagne, Arte, qui ne peut recourir à la publicité, s’inquiète des conséquences que pourrait avoir la suppression de la redevance télé, annoncée par le président français Emmanuel Macron. «En Allemagne, note Bruno Patino, les ressources de l’audiovisuel public ont augmenté l’an passé. Il a été jugé pertinent de donner des moyens aux outils qui rassemblent plutôt que ceux qui divisent». Or, si la France supprime une redevance qui était déjà plus faible qu’en Allemagne (138 euros en métropole contre 220 euros Outre-Rhin), cela risque de poser problème. «Mon souci est de sensibiliser nos interlocuteurs à ce potentiel déséquilibre de financement», observe Bruno Patino. Le vice-président d’Arte, l’Allemand Peter Weber reconnaît «regarder très attentivement la situation». Et il met en garde: «il est certain que toute baisse de la dotation d’Arte France aurait des conséquences sur le financement allemand de la centrale». Bruno Patino insiste: Arte «n’est pas une chaîne allemande traduite en français et vice-versa, c’est une chaîne de plus en plus européenne qui multiplie les points de vue». «Entre Français et Allemands, on a des différences en terme de mode de vie, d’horaires mais aussi de culture: la force d’Arte c’est que l’on ne gomme pas les différences», ajoute-t-il. Il cite l’exemple d’«Arte Journal», qui commence à 19h20 en Allemagne et 19h45 en France, le dîner outre Rhin ayant lieu plus tôt. Sa rédaction totalement binationale présente un même journal avec des sujets assez complémentaires à l’international: les Français ont tendance à s’intéresser à l’Afrique, les Allemands à l’Europe de l’est et la Russie. La part d’audience de la chaîne est cependant bien plus forte en France (2,9%) qu’en Allemagne (1,3%). Outre Rhin, «la concurrence a été beaucoup plus rude : dès le début, Arte était une chaîne parmi une trentaine d’autres», explique Peter Weber. «En revanche, sur le numérique, qui s’est développé dans des conditions à peu près semblables dans les deux pays, nous sommes presque à égalité», ajoute-t-il. La chaîne fait en effet partie des précurseurs dans ce domaine, avec un service de vidéo à la demande qui a commencé très tôt. «Notre enjeu n’est pas d’être plus gros que Netflix, mais d’être une plateforme européenne de très grande qualité qui propose des programmes européens à tous les pays d’Europe dans la langue de chacun», déclare Bruno Patino. Elle offre des programmes sous-titrés en anglais et espagnol depuis 2015, en polonais depuis 2016 et en italien depuis 2018. Outre la chaîne linéaire et la plateforme Arte.tv, Arte s’est aussi développée sur les réseaux sociaux (comme YouTube) et compte actuellement 18 millions d’abonnés. «Grâce à cette présence, on a attiré des jeunes entre 15 et 25 ans. On a ouvert nos portes à cette génération, en tant que téléspectateurs et internautes mais aussi comme auteurs et réalisateurs», explique Bruno Patino.