En Albanie, une équipe albano-russe se sert de cinéma pour raconter le sort tragique des couples mixtes

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Dans la ville natale du dictateur communiste Enver Hoxha, une équipe albano-russe se sert de cinéma pour raconter le sort tragique des couples mixtes après la rupture avec Moscou, quand de jeunes Albanais et leur épouse étrangère furent soudain considérés comme des traîtres. Ce drame historique est la 1ère production conjointe entre l’Albanie et la Russie en près de 70 ans. Il a été coécrit par le grand écrivain albanais Ismaïl Kadaré, plusieurs fois pressenti pour le Nobel de littérature, et le scénariste russe Youri Arabov. Dans les années 1950, des Albanais partis étudier en Union soviétique ou dans un autre pays du bloc de l’Est étaient revenus au pays accompagnés d’une moitié russe, polonaise, hongroise ou bulgare. L’Albanie et l’URSS étaient alors alliées et Enver Hoxha vouait une admiration sans bornes à Joseph Staline. Mais en 1961, après la déstalinisation engagée par Nikita Kroutchev, c’est la rupture entre le dictateur albanais et l’URSS «révisionniste» et ses satellites est-européens. «L’Albanie bascule dans la paranoïa de l’espionnage qui touche tragiquement les familles mixtes», dit Ismaïl Kadaré, qui signe là son 1er scénario. «Les personnages auxquels je m’intéresse sont des victimes oubliées ou peu connues parmi les victimes du communisme, des étrangères, retenues en Albanie et persécutées sauvagement par le régime». Juste après le divorce entre Moscou et Tirana, ces femmes avaient eu le choix de rentrer dans leur pays ou de rester auprès de leur mari, se condamnant alors à l’enfermement dans une Albanie hermétiquement close. A l’inverse, des étudiants albanais ont dû abandonner l’URSS en laissant derrière eux leur bien-aimée. «Tant de destins individuels brisés par l’Histoire», constate l’auteur du «Grand Hiver», né comme Enver Hoxha à Gjirokastra, ville du sud de l’Albanie aujourd’hui classée au patrimoine de l’Unesco.  L’un de ces destins est celui d’Irina Sallaku, 88 ans aujourd’hui. Elle avait épousé un Albanais rencontré pendant ses études d’ingénieur à Léningrad. En 1955, le couple mit au monde deux jumelles avant de partir vivre à Tirana. «Les étrangères qui avaient fait un acte de résistance de coeur en choisissant de vivre en Albanie ont été nombreuses à avoir un destin tragique», raconte-t-elle, les yeux remplis de larmes. Elle se réjouit qu’un film permette de «comprendre l’ampleur du crime». Son mari accusé de «sabotage» fut exécuté en 1977. Elle fut envoyée avec leurs deux filles dans un camp de travail dont elles ne sortirent qu’en 1988. «Tout Etat est cruel mais l’Etat communiste l’était deux fois plus», constate Iouri Arabov. Il n’existe pas d’estimations du nombre de couples mixtes persécutés. Au total, 5.577 hommes et 450 femmes ont été exécutés par le régime communiste (1944-1991), selon l’Institut des études sur les crimes communistes. Des dizaines de milliers d’opposants ont été condamnés aux travaux forcés ou à la prison. Le film, provisoirement intitulé «Gjirokastra», est «un drame historique qui rend hommage à toutes les victimes innocentes des régimes totalitaires», souligne Iouri Arabov. C’est une fiction mais Loreta Mokini, la coproductrice albanaise, explique avoir par souci de véracité consulté les archives du ministère de l’Intérieur et parlé à d’anciens condamnés. Le film raconte l’histoire d’une étudiante russe, Katia, qui rencontre à Moscou son futur mari, Arjan, archéologue albanais avec qui elle refait sa vie en Albanie. Après le divorce entre Tirana et Moscou, Arjan est arrêté pour «sabotage» puis exécuté. Si le plus clair du tournage s’est déroulé à Gjirokastra, des scènes ont également été filmées dans la maison d’Enver Hoxha à Tirana. Deux acteurs albanais jouent le dictateur mort en 1985 et son épouse Nexhmije, 99 ans aujourd’hui.