Le roman régional fidélise un large lectorat

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Ignorés par la presse nationale et les émissions télé, les auteurs de littérature régionale fidélisent un large lectorat, avec leurs histoires rurales mais pas toujours ancestrales, à l’image de Christian Signol, l’un des romanciers préférés des Français. A la Foire du Livre de Brive, l’auteur corrézien enchaînait les dédicaces, volant presque la vedette à Amélie Nothomb ou au dernier Prix Goncourt, Jean-Baptiste Andrea. Si la prestigieuse récompense s’écoule en moyenne à 400.000 exemplaires, l’homme aux 45 romans vend chacun de ses grands formats à 100.000 exemplaires. Sans compter les éditions en poche. Depuis «Les Cailloux Bleus», en 1984, cet amoureux des temps disparus a vendu 15 millions de livres, tous formats confondus, et est traduit dans 15 langues. Lors de l’inauguration de la foire vendredi, la ministre de la Culture Rima Abdul Malak a rendu hommage à ses 40 ans de carrière. «Mon chef d’oeuvre, c’est de durer. J’ai noué des liens étroits avec un lectorat très fidèle en leur parlant d’eux, de leurs familles qui ont traversé la grande Histoire», expose l’auteur de la «Rivière Espérance», qui relate le monde rural, aussi à travers ses villages qui se vident ou son école communale. Son dernier roman, «Une Famille Française», (Albin Michel), retrace la vie de 3 générations de 1950 à nos jours, passant de la paysannerie à l’université. Cet ancien compagnon de l’École de Brive – label éditorial créé dans les années 80 par Robert Laffont, avec Claude Michelet – , s’«agace» quand on le catalogue «auteur de terroir». Fidèle à la vallée de la Dordogne, et au Quercy tout proche où il est né, lui pointe plutôt son attachement viscéral au «monde naturel», au «cycle des saisons», aux «forêts et rivières», à l’instar des Américains Jim Harrison, William Faulkner ou Norman MacLean, «considérés comme des écrivains-paysans». Pour ses lecteurs rencontrés à Brive, sa narration «délicate et humble» qui «rappelle la vie des grands-parents» et leur «vie de labeur», captive. «Classification vaine des libraires pour caser leurs romans sur un étalage»? L’étiquette régionale gratte un peu auteurs et éditeurs. «Il faut bien poser ses pas quelque part», soupire Jean-Paul Malaval. Cet écrivain prolifique dont les intrigues «sur des vies ordinaires» nourrit son inspiration. «On nous oppose aux romanciers généralistes, «intellectuels» ? Moi je ne fais pas du «branle-neu-neu»», grince l’Ariégeois Georges-Patrick Gleize, auteur de polars ruraux ancrés dans l’actualité et les Pyrénées. Tous affichent fièrement la fidélité de leurs lecteurs «de tous âges et milieux». Car le segment littéraire, qui souffre du grisonnement de son lectorat et de la disparition du réseau de distribution France Loisirs, «se maintient» selon les éditeurs, avec «un million d’exemplaires vendus tout format chaque année», selon Camille Lucet, directrice déléguée de Calmann-Levy. Cet éditeur se partage le marché avec les Presses de la Cité et Albin Michel. Elise Fisher en Alsace-Lorraine, Françoise Bourdon en Provence, Didier Cornaille en Bourgogne, Christian Laborie dans les Cévennes, Joël Ragénès en Bretagne: chaque région a sa figure, aux ouvrages souvent réédités et adaptés à la télévision. «On n’est pas dans la littérature «Kleenex» mais dans une belle littérature populaire et protéiforme», défend Clarisse Enaudeau, directrice littéraire des Presses de la Cité. Ces dernières années, le segment s’est largement renouvelé. De nouvelles plumes versent notamment dans les intrigues policières douillettes et réconfortantes («cozy crime») comme Sylvie Baron dans le Cantal, Agathe Portail dans le Bordelais, ou Margot et Jean Le Moal entre Bretagne et Alsace. «L’enjeu est de fidéliser de nouveaux lecteurs mais les clichés ont la vie dure», juge Alexandra Pastéris Boucher, éditrice et responsable de la maison De Borée, louant l’engouement des libraires.

De nouvelles autrices comme Caroline Hussard («La Maison aux chiens») et Valériane Taront («Fenêtre sur Jardin»), primées pour leurs premiers ouvrages, s’indiffèrent de la catégorisation et se réjouissent plutôt «ne pas être noyées dans la jungle» de la rentrée littéraire.