«Traçage» : la France isolée dans sa volonté d’indépendance face aux géants de la tech

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Zoom pour le travail, Netflix pour les loisirs et maintenant Apple et Google pour «tracer» la propagation du coronavirus? La France s’oppose à cette dépendance supplémentaire aux géants de la tech américaine mais, Royaume-Uni mis à part, elle reste isolée en Europe. Les autres pays européens semblent en effet se diriger vers une appli de traçage de contacts par smartphone construite sur un mode «décentralisé», compatible avec la plateforme que les 2 mastodontes de la tech s’apprêtent à proposer. La France et le Royaume-Uni persistent de leur côté à prôner une architecture différente, dite «centralisée». De nombreux spécialistes de l’informatique et du droit ont donné de la voix pour soutenir l’architecture offerte par les 2 géants californiens, au motif qu’elle permettrait de mieux défendre la vie privée. Paris et Londres contestent cet argument, avec leur propre bataillon de spécialistes informatiques. Et clament haut et fort leur volonté de garder entièrement la main sur cette technologie très sensible sur le plan de la vie privée, sans se mettre en position de dépendance des choix faits par Google et Apple. Suivre les deux géants américains, «c’est rester dans le cas d’usage extrêmement restreint», voir «hyper-contraignant» que ces derniers vont définir pour un domaine qui relève de la politique sanitaire, explique une source française. La Commission européenne n’a pas voulu intervenir ouvertement sur le débat décentralisé ou centralisé, solution Apple/Google ou solution indépendance totale. Le 22 avril, lorsque Thierry Breton s’entretient au téléphone avec Tim Cook, le patron d’Apple, il n’évoque pas cette demande de Paris: qu’Apple laisse aux développeurs français de l’application StopCovid l’accès à certaines fonctionnalités Bluetooth, demandes qui seront in fine refusées par le groupe américain. Le commissaire européen n’a pas à se faire le héraut de la position particulière d’un Etat membre, et doit se concentrer sur ce qui fait consensus entre les 27, explique alors un de ses proches. Aujourd’hui, Bruxelles laisse filtrer sa préférence pour le système compatible avec Apple/Google, reprenant à son compte l’argument d’une meilleure protection de la vie privée. «Si les deux approches peuvent être conformes à la législation sur la protection des données, du point de vue de la minimisation des données, l’approche «décentralisée» est cependant préférable, car moins de données seraient stockées» sur le serveur central de l’application, a indiqué un porte-parole de la Commission européenne. Le mois de juin, qui doit voir en principe plusieurs applications nationales entrer en fonction, permettra de mesurer l’efficacité des différentes solutions retenues. En France, l’objectif est que l’application – si elle est bien lancée, ce qui n’est pas encore acquis – fonctionne le 2 juin. Le secrétaire d’Etat au numérique Cédric O a affirmé la semaine dernière qu’elle «fonctionnera très bien» sur les iPhone, malgré la non-coopération d’Apple. Le Royaume-Uni teste depuis le 5 mai sur l’île de Wight une 1ère version de son application, construite sur un mode centralisé. Dans les autres pays européens, l’Allemagne, adepte du protocole «décentralisé» compatible avec la plateforme Google/Apple, espère mettre à disposition du public son application d’ici quelques semaines également. L’Italie espère que sa technologie, fonctionnant également sur le modèle décentralisé, sera prête à la fin du mois de mai. En Suisse, une application fonctionnant sur mode décentralisé est actuellement en cours de test. Selon l’entourage de Cédric O, la France regarde avec intérêt une 3ème voie, qui permettra peut-être plus tard, de réconcilier toutes les approches, centralisées ou décentralisées, Google/Apple ou non. Cette 3ème voie, qui reste théorique pour l’instant, repose sur un protocole baptisé «Desire», proposé par des chercheurs d’Inria, l’institut français de recherche en informatique.