Lire est un «besoin vital, comme manger, boire ou dormir»: à travers les milliers de lettres de candidats pour intégrer le jury du prix du livre Inter, qui a été composé mardi, c’est tout un rapport des Français à la lecture qui transparaît. Pour cette 52e édition, dont le jury sera présidé par Laurent Mauvignier, prix Goncourt pour «La maison vide» en 2025, la radio publique a reçu 2.661 lettres. Le prix du livre Inter, parmi les plus influents de ceux décernés par des lecteurs avec celui remis par RTL et le magazine Lire, a notamment été attribué à Alice Zeniter («Sombre dimanche», 2013), Mathias Enard («Zone», 2009) et… Laurent Mauvignier («Apprendre à finir», 2001). Depuis 1975, année de la création de ce prix qui récompense un livre francophone encore non-primé, le rituel est immuable. Les auditeurs candidatent, puis chacun des 24 «lecteurs de lettres», choisis parmi les salariés de Radio France, fait sa sélection, explique la responsable du prix, Eva Bettan. Mardi soir, à l’issue d’une réunion «qui ressemble à une foire d’empoigne» décrit-elle, ils ont composé un jury de 24 membres, à la parité parfaite, qui sera annoncé à l’antenne début avril. Parmi les lettres retenues l’an dernier figurait celle de Florence Guillermet, une bergère en alpage de 54 ans, qui vit en Isère et écrivait: «les livres sont pour moi un besoin vital, comme manger, boire, dormir». «Un livre, déjà, c’est rassurant, en tant qu’objet, j’adore les chiner, j’en ai des piles chez moi et il faut toujours que j’en aie un d’avance», raconte depuis ses montagnes la quinquagénaire, qui «n’a jamais passé le bac de français». «J’ai un rapport compulsif à la lecture – comme avec le chocolat -, je ne peux pas m’endormir sans lire, surtout que je ne regarde pas la télévision», confie la bergère, qui dit «s’être ouverte à d’autres auteurs» depuis son expérience de jurée. Pour Capucine Aubert, programmatrice à la matinale de France Inter et «lectrice de lettres», «l’aventure est assez folle humainement car on en vient à avoir un rapport d’intimité avec les candidats, dont certains nous écrivent pour la 30e ou 40e fois». Ce qui la touche notamment, souligne-t-elle, c’est que «beaucoup de parents disent que leur plus grande fierté est d’avoir donné le goût de la lecture à leurs enfants».
Selon Antoine Giniaux, grand reporter à France Inter, «il y a presque autant de rapports à la lecture que de lecteurs». D’abord, «il y a le rapport charnel à l’objet livre à l’ère du numérique», explique-t-il, «puis des histoires de reconstruction, de guérison, d’évasion» liées aux livres, «ça dit beaucoup sur les gens, c’est assez constitutif de leurs personnalités». Ce rapport à la lecture est, «de plus en plus, une bulle de références, de valeurs et de refuges d’identité, une manière de se rassurer dans un monde très changeant et très flippant», estime-t-il. Pour Laetitia Gayet, chroniqueuse à France Inter, ce que lui confient certains candidats «est d’une richesse incroyable», au point que certaines lettres la fassent pleurer. «Ils sont très pointus et ils «bouffent» du livre, en bibliothèques, via les boîtes à livres, des clubs de lecture», souligne-t-elle. Une constatation a contrario des chiffres 2025 du Centre national du Livre (CNL), qui ont révélé que la part des sondés déclarant lire «moyennement» ou «beaucoup», tombée à 56%, n’avait jamais été aussi faible depuis la 1ère enquête de ce type en 2015. Ce qu’on voit dans ces lettres «va à l’encontre de tout ce discours décliniste», confirme Eva Bettan. Au contraire, «elles illustrent un rapport joyeux à la lecture». L’an passé, le prix du livre Inter a été attribué à «Un perdant magnifique» de Florence Seyvos.



































