A. LASCH (SNEP) : « Il faut développer davantage l’abonnement musical en France »

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Pour la 7ème année consécutive, le marché français de la musique enregistrée progresse et affiche un chiffre d’affaires de 968 M€. L’année 2023 confirme une caractéristique française déjà perceptible ces dernières années : 12 millions d’abonnements au streaming musical en France, soit un taux de pénétration de 16% pour l’abonnement payant, un des plus faibles parmi les principaux territoires de la musique. Explications avec Alexandre LASCH, directeur général du SNEP.

Comment le marché français de la musique enregistrée maintient-il sa croissance annuelle ?

En 2023, le marché de la musique enregistrée enregistre sa 7ème année de croissance consécutive. Cette augmentation de 5,1% s’inscrit dans la tendance de croissance observée depuis 2017. Une hausse qui se fait d’abord au bénéfice des artistes produits en France et de la diversité musicale. Pour maintenir cette dynamique, il faut que l’on développe davantage l’abonnement musical. C’est la clé du développement du marché français de la musique enregistrée. A lui seul, l’abonnement génère près de 60% des revenus des artistes et des producteurs sur la musique enregistrée. Mais si l’on se compare au Royaume-Uni, qui a une population quasi similaire à la France, le marché des abonnements y est deux fois plus grand en termes de valeur absolue. Si nous parvenons à doubler le marché de l’abonnement, on doublerait les revenus des producteurs et des artistes.

Quelles stratégies peuvent être mises en place pour accélérer la croissance numérique en France ?

Il faut faire plus de pédagogie sur les bénéfices de ces services musicaux. Aujourd’hui, vous pouvez accéder à la musique de manière gratuite et quasi exhaustive via des plateformes vidéo ou des offres freemium de plateformes audios. Il est donc crucial de mettre en avant les bénéfices de l’abonnement, tels que l’absence de publicités, une expérience utilisateur interactive et une qualité d’écoute supérieure. Ces efforts doivent être particulièrement ciblés vers deux populations en particulier : les plus de 55 ans, qui hésitent encore à s’abonner, et les jeunes. Ces derniers sont très largement sur-représentés dans les abonnés d’offres de streaming mais il y a une crainte : que leur attention soit détournée par de nouveaux modèles de consommation et notamment les vidéos courtes proposées par TikTok.

TikTok, une vraie oncurrence ?

A l’image des autres formes de divertissements comme le cinéma ou la télévision, TikTok capte l’attention des consommateurs des services de musique. Le temps qu’ils passent sur TikTok, ils ne le passent pas sur les plateformes comme Spotify et Deezer qui sont beaucoup plus vertueuses en termes de rémunération dans notre chaîne de valeur. Cela est d’autant plus significatif que 85% du contenu de TikTok est musical.

Quelles initiatives peuvent être envisagées pour stimuler les revenus du streaming par abonnement ?

Il faut lever certaines barrières. En France, nous avons une situation fiscale particulière. Dans une période où il est crucial de développer le marché des abonnements, l’imposition d’une taxe sur ces services numériques pourrait avoir des effets contraires à ceux désirés, en limitant la capacité des plateformes à investir sur le territoire français.

Quels défis les producteurs français et leurs partenaires doivent-ils relever ?

La scène musicale en France est extrêmement vivante et en adéquation avec ce que les consommateurs recherchent. D’ailleurs, les artistes français dominent les classements avec 17 des 20 meilleures ventes d’albums, représentant plus de trois quarts du Top 200. En regardant les genres musicaux préférés des Français, on constate un engouement pour le pop rock, la chanson française, mais aussi pour le rap. Il n’existe pas de décalage entre ce que produisent les artistes français et les goûts du public. En fait, la France se distingue en Europe par sa consommation majoritaire d’artistes locaux.

Comment les labels peuvent-ils optimiser l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) pour la création et la diffusion des œuvres tout en assurant la transparence et le consentement des artistes ?

L’intelligence artificielle est un sujet qui balance entre opportunités et menaces. D’un côté, elle offre des outils formidables pour enrichir la découverte musicale, favoriser la création de nouveaux instruments et nourrir la créativité avec l’accord des artistes impliqués. L’humain doit rester au cœur de la création artistique, et l’IA doit être envisagée comme un outil au service de la créativité humaine. Cela dit, l’utilisation de l’IA soulève la question de la transparence. À Bruxelles, un débat est en cours pour finaliser un texte européen qui vise à instaurer un principe de transparence de l’IA concernant les œuvres et les contenus. C’est crucial pour l’application des droits de propriété intellectuelle. C’est un enjeu industriel pour le secteur de l’IA qui doit sécuriser son approvisionnement en contenus. Il est nécessaire d’établir des accords de licences comme cela a toujours été le cas à chaque innovation technique dans l’histoire des droits d’auteur.

Les radios françaises jouent-elles le jeu pour diversifier leur offre ?

L’analyse de notre bilan révèle que les radios qui embrassent pleinement la diversité et respectent les quotas de diffusion musicale française bénéficient d’une audience plus large. En phase avec les obligations légales, le taux de francophonie sur le média radio est de 38% s’agissant des œuvres musicales diffusées. Vous avez également une augmentation sensible, à la fois du nombre d’artistes et de titres différents joués. Cependant, il est crucial de rester vigilant car certaines radios peuvent percevoir ces quotas comme une contrainte plutôt que comme une opportunité. En réalité, s’appuyer sur la diversité et la richesse de la production musicale française est avantageux pour les radios et bénéfique pour leur audience.

Et pour la télévision ?

Les médias traditionnels jouent encore un rôle essentiel en tant que prescripteurs musicaux. Il est important de continuer à se battre pour que la musique soit présente en Prime Time, ce qui permet aux artistes d’atteindre une audience plus vaste.