Face à l’explosion de l’intelligence artificielle générative, Francis Lelong, CEO d’Alegria.group et cofondateur de Sarenza, alerte sur les risques grandissants liés au vol d’identité numérique, aux deepfakes et à l’exploitation incontrôlée des données personnelles.
Vous avez créé Alegria.group en 2020, avant même l’explosion de ChatGPT. Étiez-vous déjà convaincu que l’intelligence artificielle allait bouleverser le monde du travail et les usages numériques ?
Oui, même si, au départ, nous étions davantage positionnés sur les sujets d’automatisation et de no-code. L’idée fondatrice d’Alegria.group était déjà de rendre les individus plus autonomes dans leurs usages digitaux. Cela avait commencé dès 2015 avec l’arrivée massive des API et des outils d’automatisation. Puis ChatGPT est arrivé le 30 novembre 2022, et, très honnêtement, cela a tout chamboulé. Personne ne s’attendait à une accélération aussi brutale. Nous avons alors été parmi les premiers, dès 2023, à intégrer l’IA dans l’ensemble de nos activités. Aujourd’hui, cela nous permet d’avoir une vision très panoramique du sujet : la formation, le conseil et le développement de solutions d’intelligence artificielle pour les entreprises.
Taylor Swift a récemment décidé de protéger juridiquement son empreinte vocale face à l’IA. Est-ce le signe que l’identité numérique devient un actif stratégique majeur ?
Oui, et cela dépasse largement le cas des célébrités. Depuis dix ans, les grandes plateformes numériques siphonnent nos données personnelles. Elles savent énormément de choses sur nous. Une artiste comme Taylor Swift est évidemment encore plus exposée, parce que sa voix, son image ou son visage sont publics et immédiatement exploitables. Mais ce sujet concerne désormais tout le monde. Aujourd’hui, n’importe qui ayant publié une vidéo sur YouTube, Instagram ou TikTok peut devenir victime d’une usurpation d’identité numérique. On peut cloner votre voix, reproduire votre image et se faire passer pour vous afin d’escroquer vos proches ou votre entreprise. Le phishing devient une véritable industrie. Et nous ne sommes absolument pas préparés à ce changement de paradigme, ni juridiquement, ni culturellement.
Vous estimez pourtant que l’Europe n’est pas totalement en retard sur la régulation de l’IA…
Non, je ne serais pas aussi critique. S’il y a aujourd’hui une zone du monde qui a réellement commencé à encadrer l’IA, c’est bien l’Europe avec l’AI Act. Aux États-Unis, il existe encore une guerre ouverte entre certains États et la Maison Blanche sur la manière de réglementer ces technologies. Le vrai problème, c’est surtout la vitesse. Les technologies avancent à une cadence que nous n’avons jamais connue. Or, le temps politique et législatif reste extrêmement long. Concevoir une loi prend des années. Créer un diplôme en France peut prendre trois ans. Dans l’IA, trois ans représentent déjà plusieurs générations technologiques. Il y a donc une urgence à faire monter en compétence les décideurs publics, les élus et les dirigeants pour qu’ils comprennent réellement ce qui est en train de se jouer.
Vous alertez aussi sur un risque de “vassalisation numérique” face aux États-Unis et à la Chine…
Oui, parce qu’aujourd’hui, la Chine est quasiment le seul écosystème capable de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA : des terres rares jusqu’aux modèles de langage et aux applications. Les États-Unis restent extrêmement puissants, mais dépendent encore de certains éléments extérieurs. L’Europe, elle, accuse un vrai retard sur les infrastructures stratégiques. Nous avons quelques très belles startups et des acteurs innovants, mais nous dépendons encore énormément des clouds américains. En France, près de 70 % du cloud est détenu par des entreprises américaines. Et le prochain enjeu majeur, ce sont les données des entreprises. Les plateformes ont déjà absorbé les données personnelles des citoyens européens via les réseaux sociaux. Si nous laissons désormais les IA siphonner les données stratégiques des entreprises européennes, nous perdrons une part essentielle de notre souveraineté économique.
Vous proposez la création d’un registre européen des identités numériques protégées. Que faudrait-il protéger concrètement ?
Il faudrait aller beaucoup plus loin que la simple carte d’identité numérique. Aujourd’hui, il devient indispensable de protéger notre voix, notre visage, nos photos et, plus largement, notre intégrité numérique complète. La France est déjà relativement pionnière sur certains sujets, notamment autour des deepfakes, avec une loi récemment adoptée contre l’usage de l’IA à des fins de manipulation ou de désinformation. C’est un premier pas important, mais il faudra aller beaucoup plus loin dans les années à venir.
Quel rôle Alegria.group peut-il jouer face à ces enjeux ?
Notre rôle est avant tout pédagogique. Nous voulons accompagner les Français dans la compréhension et la sécurisation de leurs usages de l’IA. Je suis encore très surpris de voir que très peu de personnes savent, par exemple, désactiver l’utilisation de leurs données dans ChatGPT ou utiliser le mode «chat éphémère» pour éviter qu’une conversation sensible soit conservée. Or, ce que les gens racontent à une IA est souvent beaucoup plus intime que ce qu’ils publient sur les réseaux sociaux : problèmes de santé, difficultés financières, vie personnelle… Et avec l’arrivée prochaine de la publicité dans ces outils, cela pose des questions immenses. Nous avons connu la même chose avec Internet au début des années 2000. Il faut aujourd’hui refaire un énorme travail de pédagogie, expliquer les risques, mais aussi les bonnes pratiques pour utiliser ces technologies de manière responsable et sécurisée.






























