À l’heure où la consommation vidéo bascule vers le streaming et les usages à la demande, France Télévisions accélère sa transformation. Pour Média+, Tiphaine de Raguenel, directrice de la stratégie éditoriale, décrypte ce changement profond qui redéfinit la mesure du succès, la programmation et la place stratégique de la plateforme france.tv, désormais au cœur du modèle du service public.
MEDIA +
La preview dépasse désormais le replay : assiste-t-on à un changement durable des réflexes de consommation, voire à la fin du «rendez-vous télé» traditionnel ?
TIPHAINE DE RAGUENEL
Il y aura toujours une place pour le rendez-vous télé traditionnel. En revanche, la consommation à la demande s’impose clairement dans les usages des Français : près de 40% du temps vidéo est désormais consommé à la demande, contre 61% en live, soit une progression de huit points en trois ans. C’est donc un mouvement de fond, durable, qui s’ancre dans toutes les générations. Nous le constatons directement sur notre offre de streaming france.tv, qui attire près de 39,8 millions de visiteurs uniques chaque mois, un niveau multiplié par deux en cinq ans. Pour la première fois, la consommation des programmes en preview dépasse même le replay sur la plateforme (210 millions contre 208 millions de vidéos vues), signe d’un basculement structurel des usages.
MEDIA +
Avec jusqu’à 50% d’audience réalisées hors linéaire pour certaines fictions – voire 60% sur un épisode de «Il était deux fois» – faut-il encore parler de «baisse du live» ou simplement d’un déplacement de l’audience ?
TIPHAINE DE RAGUENEL
On peut réellement parler d’un changement des habitudes de consommation. Oui, l’audience en live baisse légèrement, mais la performance globale de nos séries progresse. La preview progresse, mais le replay aussi : il ne s’agit donc pas d’un transfert, mais d’une croissance globale et très significative des usages à la demande. En moyenne, environ 40% de la consommation des séries de France 2 disponibles sur france.tv se fait désormais hors linéaire. Certaines vont encore plus loin : «Surface» est ainsi devenue la première série TV de l’histoire à dépasser les 50% d’audience en délinéaire, avec un record de 3 millions de téléspectateurs pour son meilleur épisode.
MEDIA +
Peut-on encore évaluer le succès d’une série à J+1 alors que 40% de la performance se joue ailleurs ?
TIPHAINE DE RAGUENEL
Non, clairement. Aujourd’hui, le chiffre du lendemain à 9 heures ne dit plus le succès d’une série : il indique seulement si elle a été très consommée en live. Lorsque l’on gagne 2, voire 3 millions de téléspectateurs supplémentaires grâce à la preview et au replay (à J+8 puis jusqu’à J+28), l’évaluation doit se faire dans la durée. On peut véritablement confirmer le succès d’une série après un mois de diffusion, même si l’audience à J+8 donne déjà une indication très fiable. En tant que service public, nous regardons aussi d’autres critères : l’impact, l’originalité, les qualités éducatives, mais aussi la résonance. Dans un univers extrêmement concurrentiel, il ne s’agit plus seulement de fonctionner, mais de marquer les esprits – et de mieux éditorialiser nos programmes.
MEDIA +
La fiction représente plus de la moitié de la consommation à la demande. Est-elle devenue votre principal levier stratégique pour installer france.tv comme plateforme de référence ?
TIPHAINE DE RAGUENEL
C’est un enjeu majeur. France Télévisions détient d’ailleurs 42 des 50 meilleures audiences délinéaires de l’année 2025, confirmant son statut de première offre fiction dans ces usages. Mais nous n’abandonnons pas pour autant les autres genres. La jeunesse représente environ 25% de la consommation sur la plateforme, avec des pics pendant les vacances scolaires. Tous les contenus Okoo sont accessibles directement sur france.tv avec un point d’accès unique. Par ailleurs, près de 30% de la consommation reste du direct, notamment grâce au sport. À l’occasion des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, nous avons lancé une chaîne sport exclusive qui enrichit notre couverture de l’évènement avec une approche plus interactive.
MEDIA +
Mettre des séries en ligne avant même leur annonce antenne marque un tournant. La plateforme est-elle en train de devenir le point d’entrée prioritaire ?
TIPHAINE DE RAGUENEL
Tout-à-fait ! La plateforme est aujourd’hui la première antenne de France Télévisions : c’est là que nous proposons l’intégralité de notre offre. Les antennes deviennent davantage la vitrine de ce que nous proposons: elles assurent la promotion et redonnent de la visibilité à des séries déjà disponibles.
MEDIA +
Les réseaux sociaux génèrent un reach massif sur des formats courts. Comment convertir ces contacts en visionnage long sur france.tv ?
TIPHAINE DE RAGUENEL
La conversion n’est pas le seul indicateur qui nous intéresse. Générer un contact sur les réseaux sociaux, c’est déjà créer un lien avec France Télévisions – à condition que le contenu soit clairement attribué. D’autant que 33% de la couverture délinéaire est désormais portée par des visionnages courts, principalement consommés sur les plateformes sociales, preuve de leur rôle moteur dans l’exposition des programmes. Ce contact a presque autant de valeur qu’un passage sur la plateforme : il peut susciter de la curiosité, inciter à découvrir une série dans son intégralité et susciter de l’engagement de notre public.
MEDIA +
Quel indicateur définit aujourd’hui un véritable succès éditorial ?
TIPHAINE DE RAGUENEL
Il y en a trois principaux. D’abord, le poids du délinéaire dans la consommation – particulièrement pour la fiction. Ensuite, le taux de déperdition d’un épisode à l’autre, révélateur de la fidélité du public. Enfin, les indicateurs qualitatifs restent essentiels : l’émergence du programme, sa capacité à laisser une trace dans l’esprit du public, et toutes les dimensions de qualité que nous suivons via notre baromètre interne QualiTV. Pour le service public, ces critères sont absolument déterminant.



































