G. VIGROUX (eYou) : « Nous voulons redonner du pouvoir aux utilisateurs face aux algorithmes »

G. VIGROUX (eYou) : « Nous voulons redonner du pouvoir aux utilisateurs face aux algorithmes »

Face à une défiance croissante envers les réseaux sociaux, une nouvelle plateforme européenne entend rebattre les cartes. Avec eYou, Grégoire Vigroux et son associé Jasseem Allybokus misent sur la transparence, le fact-checking en temps réel et une approche centrée sur l’utilisateur pour restaurer la confiance dans les échanges numériques.

Vous êtes le cofondateur d’eYou. Quel est le concept de cette plateforme ?

Nous sommes deux entrepreneurs français installés en Roumanie. Le projet est né d’un constat très concret : en utilisant quotidiennement les réseaux sociaux, notamment X, nous avons eu le sentiment d’une dérive grandissante autour des fake news, de la manipulation et d’une certaine superficialité des échanges. Pour vérifier cette intuition, nous avons mené une enquête auprès de près de 400 personnes en Europe, et les résultats ont été très clairs. Beaucoup exprimaient une forme de saturation et une perte de confiance envers les plateformes actuelles. Un autre élément nous a également frappés : parmi les grands réseaux sociaux mondiaux, aucun acteur majeur n’est européen. À l’heure où la souveraineté numérique devient un enjeu stratégique, cela nous a semblé être une vraie opportunité. Nous avons donc décidé de créer eYou, un réseau social pensé et développé en Europe.

Votre ambition est de restaurer la confiance. En quoi votre modèle diffère-t-il des plateformes existantes ?

Nous avons intégré le fact-checking directement dans l’expérience utilisateur. Sur chaque publication, un bouton permet de lancer une vérification en temps réel. Cette vérification repose sur plusieurs intelligences artificielles (des modèles comme OpenAI, Mistral ou DeepSeek) mises en concurrence. Chacune propose son analyse, et le système sélectionne la réponse la plus fiable et la plus neutre possible. Cette approche permet de limiter les biais et d’obtenir une synthèse plus équilibrée. C’est, à notre connaissance, une innovation structurante dans la manière de traiter l’information sur les réseaux sociaux.

Comment changer la donne face à des géants déjà installés ?

C’est le principal défi. Beaucoup nous ont dit que c’était mission impossible face à Meta, TikTok ou X. Malgré cela, nous avons convaincu un fonds d’investissement, Fil Rouge Capital, de nous suivre à hauteur de 300 000 euros. Cela nous a permis de développer la plateforme et de lancer une version bêta. Aujourd’hui, nous comptons environ 25 000 utilisateurs actifs, et plus de 50 000 personnes étaient inscrites sur liste d’attente. La dynamique est réelle, avec des inscriptions régulières. Fait intéressant : après la Roumanie, les États-Unis représentent déjà notre deuxième marché. Certains utilisateurs américains nous expliquent rechercher une alternative, plus proche de l’esprit des débuts de Twitter, plus simple et moins polarisé.

Quel est votre modèle économique ?

Aujourd’hui, notre priorité n’est pas la monétisation. Nous sommes focalisés sur deux objectifs : l’acquisition et la rétention. Introduire de la publicité trop tôt créerait de la friction et détournerait l’attention de notre proposition de valeur. Nous privilégions donc, à ce stade, des levées de fonds pour soutenir la croissance. La question économique se posera plus tard, lorsque nous aurons atteint une masse critique.

Quels sont vos objectifs de croissance ?

Nous visons entre 3 et 4 millions d’utilisateurs actifs mensuels d’ici mai 2027. C’est ambitieux, mais dans ce secteur, tout se joue très vite : soit une plateforme décolle, soit elle disparaît. Il y a rarement d’entre-deux. Dans un an, soit nous ne serons plus là, soit nous aurons franchi un cap décisif.

Quels marchés ciblez-vous en priorité ?

La Roumanie est aujourd’hui notre premier marché, pour des raisons évidentes d’implantation. Mais notre stratégie repose clairement sur la France et l’Allemagne. Ce sont des marchés majeurs, très sensibles aux enjeux de protection des données et de souveraineté numérique. Les États-Unis représentent également un fort potentiel, mais nécessiteront des moyens plus importants pour être adressés efficacement.

Souhaitez-vous ajouter un point essentiel sur votre vision ?

Oui : remettre l’utilisateur au centre. Le nom eYou signifie à la fois «European Union» et «Empowered Users». Notre objectif est de redonner du pouvoir aux utilisateurs, face à des plateformes aujourd’hui dominées par les algorithmes. Concrètement, cela passe par une interaction directe avec la communauté, des hackathons pour co-construire les fonctionnalités, et une forte réactivité aux retours. Nous avons aussi une tolérance zéro face aux contenus haineux ou au harcèlement, avec des modérations rapides. L’objectif est de garantir un environnement sain. Enfin, nous avons intégré une rubrique d’actualité, «Pulse», alimentée par des flux AFP et Reuters, permettant d’accéder à une information fiable en temps réel. Aujourd’hui, on parle de «social media». Mais dans les faits, le lien social s’est dilué. Notre ambition est précisément de le réinventer.

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