À travers une stratégie résolument tournée vers le documentaire patrimonial et la création d’IP durables, Bertrand Delais, directeur délégué du pôle documentaire de france.tv studio, défend une vision du documentaire pensée pour s’inscrire dans le temps long.
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Disponible sur france.tv, «Alain Duhamel, la retraite, moi jamais» propose un regard intime sur le temps qui passe. Pourquoi avoir privilégié cet angle plutôt qu’un portrait politique classique ?
Bertrand DELAIS
En réalité, l’idée du film est née d’une coïncidence frappante: la carrière d’Alain Duhamel épouse presque parfaitement l’histoire de la Ve République. C’est le point de départ du projet. Lorsqu’on lui a proposé cet angle, il a pris le temps de la réflexion, confronté plusieurs propositions, et ce documentaire s’est imposé naturellement. Ce film avait pour nous une double ambition : rendre hommage à une carrière exceptionnelle, mais aussi rappeler que c’est au sein de l’audiovisuel public qu’Alain Duhamel a pu, pendant des décennies, vulgariser la science politique et ses analyses. À une époque où le service public est régulièrement questionné, ce portrait est aussi une manière de souligner son rôle fondamental. Un symbole fort: sur le portail professionnel de l’INA, Alain Duhamel est la personnalité qui génère le plus d’archives, preuve de son lien indissociable avec l’histoire du service public.
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Ce documentaire marque-t-il une volonté de développer davantage de portraits incarnés et intimes de grandes figures médiatiques au sein de france.tv studio ?
Bertrand DELAIS
Oui… et non. Et là, on touche directement à la stratégie. Lorsque j’arrive à france.tv studio, le mandat qui m’est confié par France Télévisions est clair : à l’ère des plateformes, il est indispensable que France Télévisions détienne davantage d’IP et davantage de droits sur les documentaires qu’elle produit. La filiale france.tv studio a donc vocation à produire plus de documentaires, tout en respectant évidemment la part de production indépendante. Et dans cette logique, le film sur Alain Duhamel prend tout son sens. Si nous voulons créer une forme de capital éditorial pour France Télévisions, il faut privilégier ce que nous appelons des documentaires de stock: des documentaires patrimoniaux, des films qui s’inscrivent dans la durée. L’objectif n’est pas de faire uniquement des événements «one shot», mais de construire un catalogue solide, durable, capable de vivre longtemps. Le cœur de notre stratégie est là : créer de l’IP pour France Télévisions et renforcer france.tv studio comme véritable outil de production face aux bouleversements du paysage audiovisuel.
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Quels grands territoires souhaitez-vous investir ?
Bertrand DELAIS
D’un côté, les champs sont relativement ouverts : l’art, l’histoire, la science s’inscrivent naturellement dans le patrimonial. La société, en revanche, s’y prête parfois moins. Mais il y a aussi un autre enjeu fondamental : la situation aujourd’hui délicate de la production indépendante. france.tv studio peut jouer un rôle de hub, en favorisant des coproductions avec des producteurs indépendants, notamment les plus fragiles. Je peux vous donner deux exemples très concrets. Nous avons obtenu l’exclusivité de l’installation des vitraux de Notre-Dame réalisés par Claire Tabouret. De son côté, un autre producteur avait obtenu l’exclusivité de l’accès à l’artiste elle-même. Plutôt que de travailler séparément, nous avons décidé de coproduire le film. Résultat : un documentaire unique, patrimonial, qui fera référence. Autre projet : nous travaillons actuellement avec Georges-Marc Benamou sur une série consacrée aux grands procès du terrorisme, racontés cette fois du point de vue du procureur. C’est une réécriture originale de ces procès, et là encore, on est pleinement dans une œuvre patrimoniale destinée à durer.
MEDIA +
Face à la multiplication des plateformes et des écritures documentaires, comment arbitrez-vous ?
Bertrand DELAIS
À mes yeux, il faut penser le documentaire dans une logique à 360°. La consommation strictement linéaire est devenue marginale. J’en avais déjà fait l’expérience lorsque je dirigeais LCP. Aujourd’hui, la vie d’un documentaire s’écrit autant, voire davantage, sur les plateformes que lors de sa diffusion à l’antenne. Je ne distingue donc plus vraiment le linéaire du non-linéaire. Cette logique est intégrée dès la conception des projets.
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Cette logique modifie-t-elle aussi les formats et les durées?
Bertrand DELAIS
Absolument ! On observe aujourd’hui une évolution très nette. Le sacro-saint format de 52’ est en train de bouger, notamment sous l’influence des plateformes comme Netflix, qui ont imposé une durée moyenne autour de 45’. Et je parle aussi en tant qu’ancien réalisateur : tout le monde sait qu’un 52’ comporte souvent un petit ventre mou. Descendre à 48 ou 49’ permet de remettre de la tension narrative. Ce n’est pas une aberration éditoriale, bien au contraire. Aujourd’hui, ce n’est plus uniquement la grille qui impose le format : c’est le format qui s’impose à la grille.
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Qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui dans votre rôle de directeur délégué du pôle documentaire ?
Bertrand DELAIS
Deux choses essentiellement. D’abord, l’innovation éditoriale. J’ai toujours aimé accompagner les auteurs, les pousser vers de nouvelles écritures, de nouvelles manières de raconter. En manageant, j’essaie de tirer les équipes vers le haut et de les amener à penser différemment. Et puis, il y a un engagement très fort pour le service public. Tout ce qui permet, à la fois éditorialement et économiquement, de le consolider me semble essentiel. Produire des récits durables, exigeants, qui renforcent le service public, c’est profondément motivant.
LES DIRIGEANTS
A.Lesaunier
Président
COORDONNEES
10 rue Lucien
Bossoutrot
75015 Paris
DATE DE CREATION
1986
PRODUCTIONS
«Un si grand soleil», «Alex Hugo», «Dans les yeux d’Olivier», «Télématin»


































