Le marché du livre féministe en plein essor

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L’ouvrage «Féminicides, une histoire mondiale», publié jeudi, avec ses plus de 900 pages qui pèsent 2,2 kg, est un poids lourd d’un marché du livre féministe en plein essor, mais qui aimerait plus de visibilité. Cette somme dirigée par l’historienne Christelle Taraud, aux éditions La Découverte, est un événement dans une production éditoriale de plus en plus riche. «Je savais qu’il n’y avait pas beaucoup de livres sur ce sujet des féminicides» mais «suffisamment de matière pour en faire un inédit et ambitieux», raconte l’universitaire. Elle se dit convaincue que ce gros volume aura du succès. Même si, avec son prix élevé (39 euros), la partie n’est jamais gagnée, sur un segment qui intéresse les lectrices… et peu les lecteurs. Quand la librairie féministe Violette and Co, à Paris, a fermé en février après 18 ans, l’une des gérantes, Christine Lemoine, confiait au magazine «Télérama» ses craintes d’un phénomène de mode. «De nombreuses librairies ont désormais ouvert un rayon consacré aux féminismes mais, dans trois ans, il sera remplacé par autre chose, pour certaines d’entre elles», prédisait-elle. Le flambeau, dans la capitale, a été repris par Un livre et une tasse de thé. «C’est un marché de niche, on n’y fait pas fortune! Et c’est aussi du militantisme», concède l’une des gérantes, Juliette Debrix. «Les polémiques font parler de certains livres. Le fond beaucoup moins malheureusement, avec une couverture médiatique réduite. Pourtant, la production est de plus en plus pointue et variée, avec un regard féministe sur toutes les questions, comme l’économie, l’écologie, la colonisation…», ajoute-t-elle. La libraire faisait référence entre autres au succès de «Moi les hommes, je les déteste», de Pauline Harmange en 2020. Depuis, les titres coup de poing sont en vogue. Exemples cette année: «Être une femme périmée, tu sais c’est pas si facile» de Delphine Apiou (à paraître en novembre), «Tu seras une mère féministe: manuel d’émancipation pour des maternités décomplexées et libérées» d’Aurélia Blanc (à paraître le 21 septembre), «Par-delà l’androcène» d’Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau (en août) ou «L’homme politique, moi j’en fais du compost», de Mathilde Viot (en mai). Ce n’est pas toute l’offre. Les Éditions des femmes, issues d’une librairie ouverte en 1974 dans l’orbite du Mouvement de libération des femmes (MLF), font par exemple vivre un catalogue très varié, et très sérieux, avec de la poésie, de l’anthropologie, etc. «On voit arriver une clientèle plus jeune, très en demande de livres sur l’histoire des femmes, de biographies de femmes, et tout ce qui relève du matrimoine», indique leur codirectrice Christine Villeneuve. «Grâce à ces lectrices, un verrou a sauté. Certaines autrices font publier des textes qui n’auraient pas pu voir le jour à d’autres époques», mais «c’est vrai: globalement les médias ne suivent pas», déplore-t-elle. La fondatrice de Charleston, une maison qui publie des romans de femmes, pour les femmes, Karine Bailly de Robien, le constate aussi. «Quand on s’est lancé il y a près de 10 ans, c’était très mal perçu par la profession: les autres éditeurs, les libraires, les journalistes», se souvient-elle. Le pari a réussi, à tel point que cette filiale de Leduc, un groupe d’édition racheté par Albin Michel, vient de créer une autre maison, Nami. Un plafond de verre subsiste, cependant. D’après l’éditrice, «certains textes que nous publions, s’ils venaient d’une autre maison, prétendraient au prix Femina étranger. Nous avons notre communauté de lectrices mais, pour les prix littéraires, Charleston est encore jeune».